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Publié le 24 mai 2019
« Mektoub My Love : Intermezzo », d'Abdellatif Kechiche

« Mektoub My Love : Intermezzo », d'Abdellatif Kechiche

Le cinéaste de La Vie d'Adèle poursuit son triptyque avec une œuvre hypnotique et hors normes.

Cette soixante-douzième édition du Festival de Cannes est décidément incroyable. On pouvait s’interroger sur la sélection in extremis du deuxième volet de la trilogie d’Abdellatif Kechiche, Mektoub My Love : Intermezzo. Le film était-il réellement prêt ? D’autant que deux jours avant sa présentation en compétition, nous apprenions que sa durée était ramenée de 4 heures, comme annoncée dans le programme officiel, à 3h28. Le cinéaste était donc encore en salle de montage jusqu’au dernier moment, envoyant son dernier-né sur la Croisette brut de décoffrage, sans générique et en cours de post-production. Et puis, une fois face au film, ces considérations perdent toute importance. L’œuvre est là, imposant sa présence inouïe, terriblement singulière, qui entraîne son spectateur dans une expérience physique et sensorielle de haute intensité.

Ce deuxième volet reprend les personnages découverts avec Mektoub My Love : Canto uno, c’est-à-dire Amin (Shaïn Boumedine), Ophélie (Ophélie Bau), ses autres amis, et des membres de sa famille, dont sa tante Camélia (Hazsia Herzi), mariée mais goûtant peu la vie casanière. Seule petite nouvelle, Marie (Marie Bernard), et ses beaux yeux bleus, draguée par les cousins d’Amin sur la plage, et qui s’adjoint à la bande. Mektoub My Love : Canto uno montrait ces jeunes dans des situations quotidiennes en plein été, pendant les vacances de 1992, que ce soit dans les rues de Sète, dans la ferme des parents d’Ophélie, ou à la plage. Mektoub My Love : Intermezzo, qui se déroule deux ans plus tard, réduit le nombre de décors : une plage pendant la première demi-heure, puis une discothèque le reste du temps, hormis une très brève séquence finale au petit matin dans une chambre.

Autant dire qu’Abdellatif Kechiche radicalise son geste. Excluant totalement le monde extérieur, il accentue son mouvement d’immersion au sein de cette jeunesse, prise ici dans un moment de relâchement et de danse, les sens à fleur de peau. Il filme plus que jamais les corps en tenues légères, surtout celui des jeunes filles, hypersexualisées, la caméra les prenant sous toutes les coutures, avec une prédilection pour les fesses de celles qui s’adonnent au go-go dancing, pour leurs formes, leurs chevelures, autrement dit leur juvélinité éclatante. Les filles et les garçons se désirent, se touchent, se caressent, s’embrassent, se glissent des mots à l’oreille. On boit des shots en quantité, et on danse jusqu’au bout de la nuit. Amin y cultive cependant sa différence. Photographe et scénariste en herbe, double du cinéaste, il y est plus encore que dans le premier volet un observateur. Quand la douce et belle Marie se blottie, câline, dans ses bras et cherche ses lèvres, il lui arrive même de jeter de furtifs coups d’œil ailleurs.

Certains prétendront peut-être que le film n’a pas d’intrigue, alors qu’il fourmille de mille histoires, minuscules ou d’importance (Ophélie est enceinte et veut avorter), qui s’expriment dans un regard, quelques bribes de répliques ou à la faveur d’une longue transe. Car il s’agit bien de cela : le film dans son entier est une transe hallucinatoire au rythme hypnotique de la techno, qui arrache à la seule raison et dépasse l’épuisement. La représentation de ces jeunes, qui ont chacun leur personnalité et une forte présence à l’écran, est singulièrement vivante, comme si Kechiche réinventait le trait des impressionnistes, sans concession et, donc, scandaleux. C’est parce qu’elle est frémissante de vie et d’énergie que cette peinture peut être choquante, et non parce qu’on y voit une longue séquence de cunnilingus, comme Mektoub My Love : Canto uno et La Vie d’Adèle contenaient des scènes sexuelles marquantes.

De quel intermède (« Intermezzo ») s’agit-il donc ? La formule est plaisante, pour près de 3 heures et demie de furies dansantes et de torsions rythmiques et sonores. Ou bien ne sommes-nous pas plutôt en présence d’une pièce centrale, monumentale, qui bouleverse plus encore les données premières d’un cinéma qui, s’en souvient-on, fut notamment réputé pour sa tchatche ? Le moins qu’on puisse dire, c’est qu’Abdellatif Kechiche réserve des surprises.


Photo : DR

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