Marine Le Pen, inconséquente et irresponsable

Citée à comparaître devant le tribunal correctionnel de Béthune dans l’affaire du «faux tract» de Jean-Luc Mélenchon, la présidente du FN fait diversion.

Michel Soudais  • 10 décembre 2013
Partager :
Marine Le Pen, inconséquente et irresponsable

Déjà reporté trois fois, le procès intenté à Marine Le Pen par Jean-Luc Mélenchon se tiendra-t-il enfin cet après-midi ? Ce n’est pas certain, si le tribunal de Béthune transmet la question prioritaire de constitutionnalité déposé par l’avocat de la présidente du Front national lors de la précédente audience, le 25 septembre, à la Cour de cassation, qui à son tour décidera de la transmettre ou non au Conseil constitutionnel, l’affaire sera à nouveau reportée. Pour longtemps. Or, à cent jours des municipales, il est urgent de purger un contentieux électoral qui interroge les méthodes employées par le FN.

Rappel des faits: Marine Le Pen et deux militants de son parti sont accusés par le co-président du Parti de gauche d’avoir pris part à la distribution d’un faux tract, fin mai 2012, pendant la campagne électorale dans la 11e circonscription du Pas-de-Calais. Un tract qui comportait sa photo et reproduisait l’une de ses phrases prononcées lors d’un discours à Marseille le 14 avril précédent: « Il n’y a pas d’avenir pour la France sans les Arabes et les Berbères du Maghreb. » Le tract sur fond vert, la couleur de l’islam, comportait également la mention «Votons Mélenchon» et sa traduction dans un arabe approximatif.
La présidente du FN est citée à comparaître pour « manœuvre frauduleuse » et publication d’un montage sans le consentement de l’intéressé, des délits passibles d’un an d’emprisonnement et de 15.000 euros d’amende, ainsi que d’une peine complémentaire de privation des droits civiques, autrement dit d’inéligibilité.

L’avocate feint de ne pas comprendre la loi

Introduite par la révision constitutionnelle du 23 juillet 2008, la question prioritaire de constitutionnalité (QPC) est une procédure de contrôle de constitutionnalité sur les lois déjà promulguées. Elle permet à tout justiciable de contester la conformité avec la Constitution d’une loi qui lui est appliquée en justice.

En l’espèce, Me Wallerand de Saint-Just , agissant au nom de Marine Le Pen, «conteste la constitutionnalité de l’article L97 du code électoral qui interdit les manœuvres frauduleuses» , explique Me Raquel Garrido, avocate de Jean-Luc Mélenchon. L’argument de l’avocat de Marine Le Pen est en gros le suivant : le délit n’est pas assez précis ; ignorante de la teneur précise de cette interdiction, elle ne peut s’y conformer, et ce serait anticonstitutionnel de la sanctionner sur cette base.

L’argument est pour le moins spécieux , à double titre. D’abord parce que nul n’est censé ignorer la loi, adage qui vaut encore plus pour une avocate comme Marine Le Pen. Ensuite parce que, moins de six mois avant les faits, Marine Le Pen, assistée de Me Wallerand de Saint-Just, avait elle-même déposé plainte auprès du procureur du tribunal de Bayonne contre un conseiller général des Pyrénées-Atlantique pour… manœuvres frauduleuses sur la base d’un article voisin du code électoral (voir son communiqué).

Sauf à plaider l’inconséquence, Marine Le Pen pourra difficilement faire croire qu’elle ignore ce qu’est une manœuvre frauduleuse quand elle poursuit en justice un élu pour ce motif. Mais quand il s’agit de défier le bon sens, la chef de file de l’extrême droite a plus d’un tour dans son sac.

Des propos qui n’engagent à rien et ne prouvent rien

Sa seconde ligne de défense, au cas où la QPC serait rejetée, est encore plus déroutante. Selon Me Wallerand de Saint-Just, Jean-Luc Mélenchon n’apporte «aucune preuve de la participation de madame Le Pen à la prétendue infraction, que ce soit comme auteur principal ou comme complice» . Dans Paris-Match, l’avocat déclarait même: «Marine Le Pen n’a rien fait, elle : elle ne l’a pas rédigé, elle ne l’a pas suscité, elle ne l’a pas distribué, rien.»

Rien fait? Le 30 mai, sur le plateau de Canal +, Marine Le Pen avait assumé son faux tract et parlé d’un coup médiatique, comme l’a rapporté le Lab:

«Je l’assume totalement ça.
C’est une forme médiatique. La preuve, vous en parlez ce soir.
[…] Je suis heureuse de voir que ce coup a marché»

Lors d’un débat électoral sur France 3 , le 2 juin 2012, face à Jean-Luc Mélenchon, elle avait à nouveau crânement revendiqué son faux tract, déclarant notamment à 2’12 » : « Si j’avais voulu faire ça en secret, je n’aurais pas envoyé mes cent militants en plein jour. Je l’assume totalement. »

Présent aux tribunal, le 25 septembre , le secrétaire départemental du FN 62, Laurent Brice, a encore revendiqué la paternité du tract au nom de son parti.

Tout cela ne serait donc pas des preuves ? Si les propos tenus par la présidente du Front national sur les plateaux de télévision n’engagent à rien et ne prouvent rien, comme le soutient son avocat en reprenant une argumentation en usage pour défendre des personnes irresponsables, il convient d’avertir d’urgence les téléspectateurs, qui sont aussi des électeurs. Et les prévenir qu’ils ne doivent accorder aucun crédit aux propos de Marine Le Pen.

Soutenez Politis, faites un don.

Chaque jour, Politis donne une voix à celles et ceux qui ne l’ont pas, pour favoriser des prises de conscience politiques et le débat d’idées, par ses enquêtes, reportages et analyses. Parce que chez Politis, on pense que l’émancipation de chacun·e et la vitalité de notre démocratie dépendent (aussi) d’une information libre et indépendante.

Faire Un Don

Pour aller plus loin…

Municipales : en Seine-Saint-Denis, amours et petites haines de la gauche
Municipales 13 février 2026 abonné·es

Municipales : en Seine-Saint-Denis, amours et petites haines de la gauche

Guerre des gauches, luttes intestines, renversement d’alliance… Socialistes, écologistes, insoumis et communistes se positionnent dans ce terreau électoral pour la gauche.
Par Lucas Sarafian
« L’objectif de l’ex-maire et candidat Thierry Meignen est de changer la population du Blanc-Mesnil »
Entretien 13 février 2026

« L’objectif de l’ex-maire et candidat Thierry Meignen est de changer la population du Blanc-Mesnil »

Dans une enquête dense au cœur de la ville de Seine-Saint-Denis, la journaliste, Nassira El Moaddem révèle les méthodes de Thierry Meignen, officiellement maire entre 2014 et 2021 mais toujours officieusement aux manettes, aujourd’hui candidat aux municipales.
Par Lucas Sarafian
Procès RN : le compte à rebours est lancé pour Marine Le Pen
Récit 11 février 2026 abonné·es

Procès RN : le compte à rebours est lancé pour Marine Le Pen

Le procès en appel des assistants parlementaires du RN s’est achevé ce mercredi 11 février à Paris, après les dernières plaidoiries de la défense. La cour a mis sa décision en délibéré, attendue d’ici à juillet, avec l’inéligibilité de Marine Le Pen en ligne de mire.
Par Maxime Sirvins
Procès du RN : pourquoi Bardella n’en a pas fini avec les Le Pen
Parti pris 11 février 2026

Procès du RN : pourquoi Bardella n’en a pas fini avec les Le Pen

À l’approche du verdict dans le procès de Marine Le Pen et du RN, c’est bien plus qu’une décision judiciaire qui se profile. Selon qu’il fragilise ou renforce la figure centrale du RN, le jugement pourrait accélérer une transition générationnelle. L’issue du procès s’annonce comme un moment charnière pour l’extrême droite française.
Par Pierre Jacquemain