Ceux qui aiment Berlin prendront l’avion…

Le train de nuit reliant Paris à la capitale allemande a effectué son dernier voyage le 12 décembre. Rentabilité avant tout.

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La Mort aux trousses. Difficile de ne pas penser à ce film d’Hitchcock quand on prend le train de nuit Paris-Berlin en wagon-lit, et au romantisme de cette scène où Cary Grant et Eva Marie Saint s’embrassent sur une couchette privée.

S’il reste des trains de nuit directs pour relier des capitales européennes, les sociétés ferroviaires les suppriment les uns après les autres pour cause de non-rentabilité. Après le Palatino (Paris-Rome), rayé de la carte en décembre 2011, le Paris-Berlin a effectué son dernier voyage le 12 décembre, sous l’œil attristé de voyageurs rassemblés au départ, gare de l’Est à Paris, un peu avant 20 heures. « L’employé des wagons-lits était au bord des larmes, c’était sa ligne préférée, témoigne Marie-Laure, Parisienne partie en week-end à Berlin avec son mari dans la nuit du 6 au 7 décembre, et revenue dans la nuit du 8 au 9. Il nous a dit que, sur les six cabines avec douche, jamais plus de quatre n’étaient réservées. Pourtant, à l’aller, on nous a dit qu’elles étaient toutes prises, alors que nous n’étions que trois couples dans la rame ! Pour le retour, au moment des réservations, on nous a dit que le train était plein. Or, nous étions seuls dans le compartiment… » De là à suggérer que la non-rentabilité a été organisée, il n’y a qu’un pas. « On va à l’envers de l’histoire, s’offusque Marie-Laure. Certes, l’avion est moins cher : on peut trouver des billets aller à 60 euros environ. Mais c’est tellement plus polluant ! Et puis il y a des gens qui ne peuvent pas prendre l’avion, parce qu’ils sont phobiques ou pour des raisons de santé. Pour les familles ou les personnes très chargées, le train est plus commode. D’ailleurs, au retour, il y avait un violoncelliste qui répétait. En outre, le train permet d’économiser une nuit d’hôtel quand on part en week-end. Et puis il va de centre-ville à centre-ville. Enfin, quand on circule en wagon-lit de 20 heures à 8 heures, on arrive frais et dispos ! »

La non-rentabilité, Marie-Laure n’y croit pas : « Sans même parler d’offre commerciale, on aurait déjà pu simplifier le système de réservation. Nous avons dû aller en gare dégoter des billets, car, sur Internet, les wagons-lits affichaient complet. Or, c’était loin d’être le cas : il y avait du monde dans les couchettes, mais pas dans les wagons-lits. À 318 euros pour deux le retour, ça n’était vraiment pas rentable à plein ? » La Deutsche Bahn l’affirme. L’entreprise ferroviaire publique allemande, l’une des plus importantes d’Europe après les chemins de fer russes (RZD), et l’un des plus grands opérateurs de trains de nuit, annonce un déficit de 20 millions d’euros annuel sur cette activité. Elle a donc décidé de supprimer plusieurs liaisons : le Paris-Hambourg-Berlin, donc, mais aussi le Paris-Munich, ainsi que les lignes reliant Copenhague à Prague, à Amsterdam et à Bâle. Enfin, celle qui passe par Varsovie, Prague et Amsterdam ne desservira plus les Pays-Bas et s’arrêtera à Cologne. La fréquentation des lignes nocturnes aurait baissé de 30 % en dix ans. Mais elles restent très prisées des étudiants, des familles, des personnes voyageant avec un vélo ou à mobilité réduite… Pour preuve, plusieurs pétitions ont été lancées en soutien au Paris-Berlin, dont une, sur le site change.org, qui a recueilli plus de 7 500 signatures.

Il est sûr qu’entretenir des wagons-lits qui ne circulent pas le jour coûte plus cher que d’entasser des voyageurs low cost dans des carlingues d’EasyJet, résume Keith Fender, journaliste à l ’International Railway Journal. La faute, selon lui, aux opérateurs ferroviaires, qui n’ont pas « saisi l’occasion de faire du voyage de nuit une aventure spéciale, plutôt que de vouloir concurrencer les TGV et les avions ». À l’heure du sommet pour le climat, et quatre ans après le lancement du Riviera Express, qui relie Nice à Moscou, la nouvelle laisse les routards et les contrôleurs moroses. La Fédération SUD-Rail dénonce « une politique de retrait du transport ferroviaire en Europe » et déplore « l’absence d’une politique volontariste pour le développement du transport de fret et de voyageurs. » Selon elle, la suppression du Paris-Berlin s’inscrit « dans une politique globale partagée au sein de la Commission européenne, et principalement par la France et l’Allemagne, contraignant les populations à se tourner vers d’autres modes de transport, notamment la route. » Prochain arrêt : le Paris-Venise ?


Photo : Martin Varret

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