Dossier : À quoi sert l'ONU ?

Éradiquer la pauvreté… un jour

L’ONU doit adopter ses nouveaux « Objectifs du développement durable » pour la planète. Un exercice aux allures de paravent.

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Séance solennelle et congratulations en prévision à l’Assemblée générale de l’ONU : la conférence des quelque 200 nations représentées va adopter ses « Objectifs du développement durable » planétaire. L’ambiance ne sera pas ternie par le bilan officiel des engagements précédents – les Objectifs du millénaire pour le développement (OMD), lancés en 2000 : « La mobilisation mondiale en faveur des OMD est le mouvement de lutte contre la pauvreté le plus réussi de l’histoire », se félicite Ban Ki-moon, secrétaire général des Nations unies, en préface du rapport 2015. Pas de contradiction possible : c’était la première fois que l’ONU s’attaquait aux inégalités planétaires. En huit cibles 1 à atteindre en quinze ans, avec pour emblème l’élimination de l’extrême pauvreté et de la faim dans le Sud. Selon l’ONU, les plus pauvres, dont le revenu ne dépasse pas le seuil établi à 1,25 dollar par jour, ne sont plus que 14 %, contre 47 % en 1990 (1,9 milliard de personnes). Et la proportion de personnes sous-alimentées est passée de 23,3 % à 12,9 % sur la période. Ban Ki-moon reconnaît cependant la persistance des inégalités et la disparité géographique des bons résultats. L’Afrique subsaharienne, notamment, plombe presque tous les indicateurs.

Depuis une bonne décennie, déjà, « l’élimination » de l’extrême pauvreté et de la faim apparaissait comme une pure lubie. De fait, le bilan 2015 de l’ONU avance une bardée de statistiques induisant des résultats très biaisés. En Afrique de l’Ouest, par exemple, l’inflation s’est établie en moyenne à 2,7 % par an au cours des années 2000, et même à 6,1 % au cours de la décennie précédente : à pouvoir d’achat maintenu, le seuil « d’extrême pauvreté » a donc subrepticement glissé, en 2015, à plus de 2,5 dollars de revenu quotidien ! Quant à la lutte contre la sous-nutrition, elle semble nettement moins flatteuse si l’on considère que 805 millions d’humains souffrent encore de la faim. Et, surtout, la statistique gomme l’énorme rebond de la crise alimentaire des années 2008-2009 (un milliard de personnes sous-alimentées), en raison de dysfonctionnements dont les causes, qui n’ont pas disparu, peuvent demain reproduire les mêmes effets : spéculation sur les denrées alimentaires, disparition des mécanismes régulateurs au profit du libre-échange, dérèglement climatique conduisant à des chutes de production agricole, etc. « Les chiffres de la FAO 2 nous laissent perplexes : ils passent sous silence le basculement de nombre de personnes dans l’insécurité alimentaire », souligne Caroline Dorémus-Mège, directrice du plaidoyer à l’association CCFD-Terre solidaire. Ainsi, le dérèglement climatique pourrait plonger 600 millions de personnes de plus dans la sous-alimentation d’ici à 2050, estime le Programme des Nations unies pour l’environnement (Pnue).

Si l’on note le recul du paludisme et de la tuberculose, ou encore l’amélioration de l’accès à l’eau potable, ces résultats ne masquent pas le désintérêt de la recherche pharmaceutique pour les maladies « peu rentables », ni les tentatives fréquentes de confier la tarification de l’eau à des entreprises privées guidées par la quête du bénéfice. Quant à la « préservation de l’environnement », objectif n° 7 des OMD, c’est un fiasco. Bref, nous avons un bilan onusien en trompe-l’œil, « qui ne révèle pas que les inégalités ont augmenté, non seulement entre pays, mais aussi au sein des populations nationales, commente Caroline Dorémus-Mège. Quinze ans après le lancement des OMD, nous vivons dans un monde qui ne va globalement pas mieux ». Et si l’ONU peut se prévaloir de campagnes d’action dans les domaines sanitaires, de l’hygiène ou de l’éducation, ce ne sont pas les Objectifs du millénaire qui ont infléchi les politiques économiques des pays « émergents » – Chine, Inde, Brésil, Afrique du Sud –, lesquels concentrent l’essentiel du recul de la grande pauvreté et de la faim. Les organisations de solidarité internationale, dans leur ensemble, n’ont pas calé leurs lignes directrices sur ces OMD ambigus. « Nous les avons seulement utilisés pour interpeller les États en lien avec nos objectifs, comme la redevabilité envers leurs engagements, la participation des sociétés civiles du Sud ou le maintien de l’aide publique au développement. » L’adoption des OMD avait pourtant soulevé un espoir, rappelle Nathalie Péré-Marzano, déléguée générale d’Emmaüs international. « Elle faisait écho à un très fort élan mondial, notamment avec la campagne de la société civile pour l’annulation de la dette des pays pauvres. En Afrique, notamment, l’affichage des OMD a suscité la création de coalitions et de groupes de pression sur les gouvernements. Et puis la crise alimentaire de 2008 a tout balayé, les vieux démons sont revenus… »

Les nouveaux Objectifs du développement durable (ODD), au nombre de 17, donnent désormais rendez-vous à l’humanité en 2030. Ils reprennent en partie les OMD, complétés par plusieurs cibles environnementales – changement climatique, protection des océans, production et consommation durables, etc. Autre innovation, cette feuille de route s’adresse désormais à l’ensemble des pays, et plus aux seuls démunis. Mais pas de quoi ranimer la flamme du côté d’une société civile aujourd’hui désertée par l’élan de 2000. « On aurait attendu un objectif de redistribution des richesses, l’appel à des régulations sociales, économiques, environnementales, fiscales… Mais c’est le classique saucissonnage des chantiers qui perdure, il n’y a pas de vision d’ensemble », constate Nathalie Péré-Marzano, qui redoute de le vérifier à nouveau lors de la conférence sur le climat convoquée à Paris par l’ONU en décembre prochain. « Nous voulions une approche cohérente entre les objectifs climatiques et les ODD, travaillée conjointement avec les associations. Ça n’a pas eu lieu. » Et rien de tout cela ne sera contraignant, les États s’organiseront à leur convenance. Absence d’adresse au système économique dominant, qui entretient la pauvreté et les inégalités, ni de réflexion sur un modèle d’avenir : Caroline Dorémus-Mège l’a ressenti lors de l’importante conférence internationale sur le financement du développement à Addis-Abeba, en juillet dernier. « Tous les enjeux systémiques ont été écartés par les pays riches. Les demandes des ONG ont été barrées, l’ONU n’intégrera pas d’instance sur la fiscalité et la transparence des multinationales, ni sur la gestion de la dette des États pauvres. » Pas de vagues en vue à New York, les débats de fond ont été soigneusement éludés.


  1. Éliminer l’extrême pauvreté et la faim ; assurer l’éducation primaire pour tous ; promouvoir l’égalité des sexes et l’autonomisation des femmes ; réduire la mortalité infantile et post-infantile ; améliorer la santé maternelle ; combattre le VIH-sida, le paludisme et d’autres maladies ; préserver l’environnement ; mettre en place un partenariat pour le développement.  

  2. Organisation des Nations unies pour l’agriculture et l’alimentation. 


Photo : CLARY/AFP

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