Simplifier ou sécuriser ?

Comment penser le travail dans un monde sans croissance ?

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Big-Bang ou pas, filet d’eau ou vannes ouvertes, la vertu des manœuvres visant à simplifier le code du travail est d’ouvrir un processus qui déplace le débat et engage la négociation collective sur des procédures – la loi ou le contrat – et sur la construction des normes à partir de rapports d’experts. Pour quel objectif ? Concilier l’efficacité économique et « la protection du travail ». La messe, mille fois célébrée, est dite : si vous voulez des emplois, il faut se débarrasser de la rigidité des réglementations. Voici donc la norme des normes, unique, simple et indiscutable. Plus grave peut-être : faut-il rappeler que, pour être protégé, le travail doit d’abord être reconnu pour ce qu’il est, créateur de richesses et dimension essentielle de l’activité humaine, et non simple variable d’ajustement, « ressource » à protéger et victime désignée ? Que le débat sur la loi ou le contrat soit important et dessine des ruptures importantes, nous n’en doutons pas, mais pour quoi faire ?

On entend dire qu’il faut de la souplesse car la société et le monde du travail se sont diversifiés. Or, dans le monde réel, cette diversité s’appelle dislocation des collectifs de travail, émiettement, précarité, chômage de masse, perte du sens du travail, orgie financière. Cela fait longtemps que les salariés n’ont pas été aussi fragilisés par des menaces qui pèsent sur eux, par la dévalorisation de ce qu’ils sont. Associer la négociation généralisée dans les entreprises à un progrès démocratique, c’est comprendre la démocratie comme un accompagnement de « l’efficacité économique » (et de son effondrement ?).

Alors faut-il défendre le statu quo  ? Non, et pour plusieurs raisons. D’abord parce que nous savons bien que la loi est également parasitée par l’efficacité économique et l’empilement bureaucratique. Et surtout parce que nous sommes au seuil de mutations considérables qui engagent le travail. Même si on s’attache à minimiser ce qui se passe en Chine – et dans les pays émergents –, la croissance économique est une idole du passé : comment alors penser la solidarité, la justice, le temps de travail, dans un monde sans croissance ? Alors que la menace climatique exige des reconversions énergétiques, industrielles, agricoles, que ces reconversions doivent se faire sur un temps court, faute d’avoir écouté les alertes assez tôt, quelle sécurité, quels revenus, quelle formation pour les travailleurs des secteurs en transition ? Dans un contexte de fuite en avant et de scandales, pourquoi serions-nous choqués de l’ajout de chapitres relatifs à l’hygiène et à la sécurité ? Qu’avons-nous à dire sur le capitalisme collaboratif ou sur le « capitalisme distribué » de Jeremy Rifkin, rendu possible par les nouvelles techniques de l’information, qui institue un monde de micro-entrepreneurs reliés et coordonnés par des « réseaux intelligents » et finalement intégrés dans des multinationales ? Vive la fin du salariat ? Ce n’est pas de cette fin-là dont parlait le mouvement associationniste au XIXe siècle ! Quelle place pour le travail et donc pour les humains dans les transformations technologiques ? Questions complexes qui ne peuvent s’accommoder de la castration mentale des simplificateurs.


Geneviève Azam Membre du conseil scientifique d’Attac.

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