Rachid Benzine : « La France doit accepter sa part d’arabité »
Pour l’islamologue Rachid Benzine, le phénomène Daech interroge les sociétés occidentales dans leur rapport au religieux, à la politique et aux aspirations de la jeunesse.
dans l’hebdo N° 1423 Acheter ce numéro

Rattaché à l’Institut d’études politiques d’Aix-en-Provence (master religion et société) et à la faculté protestante de Paris, Rachid Benzine est islamologue et écrivain. Il est également chercheur associé au Fonds Ricœur, où il enseigne l’herméneutique. Quand il était étudiant, il a rencontré à Lyon le prêtre Christian Delorme, avec qui il a écrit plusieurs livres sur le dialogue interreligieux. Depuis deux ans, Rachid Benzine a participé à des recherches universitaires sur le phénomène de radicalisation pour analyser les discours, rencontré des jeunes qui reviennent de Syrie et formé des surveillants en prison. Il vient d’écrire un très beau livre, Nour, pourquoi n’ai-je rien vu venir ? (Seuil), où il met en scène un dialogue déchirant entre un père, professeur d’université, et sa fille qui a rejoint Daech. « Quel affranchi voudrait retourner à son état d’esclave ? Qu’est-ce que nos pays ont à nous offrir ? », interroge Nour quand son père la supplie de rentrer en France.
Votre nouveau livre est une fiction qui rassemble les lettres entre un père, intellectuel arabe musulman, et sa fille, Nour, partie rejoindre Falloujah, un bastion irakien de Daech. Pourquoi avoir choisi une forme littéraire pour parler de ces jeunes Occidentaux qui partent faire le jihad au Moyen-Orient et, parfois, sombrent dans le terrorisme ?
Rachid Benzine : Je suis chercheur, pas romancier. Mais cette fois, après les attentats de 2015, il m’a semblé que l’analyse distanciée, qu’elle soit géopolitique ou sociologique, n’était pas satisfaisante, parce qu’elle s’intéresse aux groupes et fournit une explication souvent uni-latérale. Moi, je voulais m’arrêter sur les individus pour les comprendre – sans pour autant justifier leurs actes. Et redonner toute sa dimension à l’humain, au ressenti et surtout au dialogue. Je voulais, à travers des personnages précis, avec une histoire et un parcours, comprendre les ressorts qui font qu’un homme ou une femme se retranche un jour dans une idéologie meurtrière et mortifère, puisqu’elle glorifie la mort des autres mais aussi la sienne.
En somme, il s’agissait pour moi de remplacer le dialogue des lettres par une rencontre des êtres. La fiction est ce qui m’a permis de dresser une conversation entre deux personnages, avec deux visions du monde, parce que Daech est d’abord une idéologie que nous devons essayer de comprendre. Et, depuis le soir du 13 novembre 2015, j’essaie inlassablement de comprendre ce qui a poussé des jeunes qui, comme moi, sont empreints à la fois de « francité » et d’« islamité » à commettre ce double attentat : attentat contre le dieu auquel je