Faut-il enterrer le salariat ?
Le modèle salarial s’effrite. Faut-il le renforcer ou le remplacer par des protections nouvelles, comme le revenu universel ? Un débat existentiel pour la gauche.
dans l’hebdo N° 1442 Acheter ce numéro

La loi travail aura eu au moins un mérite. En dressant contre elle un mouvement social massif, elle a contribué à révéler au grand jour un mal profond : la crise du salariat.
Trente ans de réformes libérales ont progressivement laissé dans les entreprises une place hégémonique au management individualisé, lequel met les salariés en concurrence et intensifie les cadences. « C’est une tendance très forte, y compris dans la fonction publique. Cela génère des risques psychosociaux très élevés », observe Irène Gaillard, ergonome au Cnam de Toulouse. Les études sur les conditions de travail révèlent aussi que les facteurs de souffrance – le bruit, l’intensité ou l’exposition aux agents toxiques – sont en constante augmentation [1]. S’y ajoute une explosion de la précarité. Même si le CDI reste la norme pour 85 % des salariés, les premières embauches se font désormais neuf fois sur dix en CDD, un quasi-doublement en trente ans [2]. Et 30 % de la population active travaille sous le statut d’« indépendant », à temps complet ou partiel, situation subie pour un tiers des personnes [3]. Le chômage de masse a également conduit près d’un diplômé sur trois à accepter un emploi inférieur à ses qualifications [4]. Tous ces facteurs ont fait de la souffrance au travail un problème de santé publique de premier plan. Ce à quoi il faut ajouter les conséquences de l’exclusion : la mortalité d’un chômeur est trois fois supérieure à celle d’un actif occupé [5].
Alors que faire ? Re-sanctuariser le travail en renforçant le statut de salarié ? Ou inventer de nouvelles formes de protection, plus souples, pour « libérer » le travail et se caler sur l’évolution du marché du travail ?
Récemment, c’est Benoît Hamon, candidat socialiste à la présidentielle, qui a donné le la de ce débat grâce au buzz qui a entouré sa proposition de revenu universel. Un sacré coup électoral, qui a fait des vagues à gauche dans les discussions sur l’économie.
L’idée donne lieu depuis longtemps à des échanges virulents. Les invectives et les noms d’oiseaux fusent. Les slogans se confondent en occultant parfois des divergences de fond. C’est à s’y perdre, entre les philosophes et les économistes, qui ne débattent pas sur le même terrain, et les démarches intellectuelles, militantes ou politiques qui se télescopent autour d’une idée devenue fourre-tout. Entre ceux qui prônent les mêmes remèdes avec des diagnostics contraires, et ceux qui partagent une vision commune de l’avenir mais s’opposent sur la stratégie à adopter pour y parvenir. Ce débat mérite d’être éclairci, car il rafraîchit l’atmosphère à gauche en esquissant