Shakespeare en Angola

José Eduardo Agualusa révèle les différentes facettes de la reine Ginga (1581-1663), symbole de la résistance angolaise aux Portugais.

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Pour José Eduardo Agualusa, la ville de Luanda est un inépuisable terrain d’exploration littéraire. Roman historique dans La Saison des fous (2003), polar dans Barroco tropical (2011), récit biographique dans Théorie générale de l’oubli (2014) : chaque période de l’histoire de la capitale de l’Angola sur laquelle il se penche est pour lui l’occasion de revisiter un genre codifié. D’y amener une perturbation à la limite du carnavalesque.

Son dernier livre, La Reine Ginga et comment les Africains ont inventé le monde, n’échappe pas à la règle. À la manière d’un récit de voyage, il donne en effet à redécouvrir la vie de Ginga. Soit la dernière reine d’Angola – alors appelé « royaume Kongo » – avant la conquête portugaise, souveraine réputée pour avoir tenu tête à l’envahisseur et géré son territoire d’une main de maître.

À travers les mots d’un certain Francisco José, prêtre métis d’Indien et de Portugais engagé comme secrétaire par Ginga, Agualusa développe un récit distancié des quarante ans de pouvoir de la femme légendaire. Elle que l’Unesco a incluse dans son projet « Femmes dans l’histoire de l’Afrique », faisant même réaliser une bande dessinée sur son parcours incroyable. Sans détruire le mythe, l’auteur en dit les zones d’ombre. Le fratricide qui permet à Ginga de devenir reine du Dongo et du Matamba, notamment, et son implication dans le commerce des esclaves avec les Portugais. C’est donc grâce à un protagoniste et narrateur fictif que le personnage historique acquiert toute sa densité. Ses vertus politiques mêlées à une violence sanguinaire aux accents shakespeariens.

La Reine Ginga propose donc autant une réflexion sur l’histoire de l’Angola que sur l’art du roman. Les deux se confondant toujours dans le Luanda d’Agualusa, lieu d’un bouillonnement intellectuel et artistique malgré la guerre et la pauvreté. Au carrefour des langues et des cultures, prêtre abandonnant la religion pour l’amour d’une Africaine, Francisco José est un parfait représentant de l’hybride qui caractérise la galerie de personnages dépeints par l’auteur.

Du Brésil à l’Angola, au gré des missions que lui confie la reine, le narrateur croise en effet toutes sortes de figures improbables qu’il décrit avec un sens aigu du détail. En rendant à la reine Ginga toutes ses contradictions, José Eduardo Agualusa ajoute ainsi à son Luanda romanesque un nouveau chapitre plein de vie et d’intelligence.

La Reine Ginga et comment les Africains ont inventé le monde, José Eduardo Agualusa, traduit du Portugais (Angola) par Danielle Schramm, éd. Métailié, 237 p., 21 euros.


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