« On distribue principalement de la publicité et des colis de confort »

Aujourd’hui dans #LesDéconfinés, Raphaël, 26 ans, facteur depuis sept ans raconte sa colère froide de risquer la contamination pour la distribution de choses futiles.

Nadia Sweeny  • 14 avril 2020
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« On distribue principalement de la publicité et des colis de confort »
© Photo d'illustration : FRANCOIS LO PRESTI / AFP

Je suis postier depuis 7 ans. Dans mon centre, on travaille sur deux rythmes, une semaine sur deux : l’un de 6h45 à 13h et l’autre de 9h30 à 16h30, sans interruption. La seconde tranche horaire a été mise en place pour faire face à la crise.

Comme je ne suis pas encore titulaire d’une tournée, je suis affecté en fonction des besoins. Si je dois aller en campagne, je prends la voiture. Si je reste en centre-ville je prends un vélo ou un scooter. On n’est pas très exposé en tournée : les gens sont respectueux de notre travail, ils ne nous approchent pas. Pour les lettres recommandées on a mis en place un protocole de signature à la place des destinataires, avec leur autorisation. On signe « C19 ».

#Lesdéconfiné·es, une série de témoignages sur le travail et les nouvelles solidarités pendant le confinement. Nous cherchons des témoignages de personnes qui ne vivent pas leur confinement comme tout le monde. Si vous êtes obligés de sortir pour travailler ou si vous devez sortir pour créer de nouvelles solidarités (association, voisinage), racontez-nous votre expérience et envoyez-nous un mail.
Pour nous, le risque sanitaire se situe clairement dans le centre de tri. Quand j’arrive le matin, j’ai un peu plus de deux heures de tri, avant de partir en tournée. Ils ont mis un marquage au sol et on est moins nombreux à travailler en même temps. Mais on touche des bacs de courriers et des colis qui arrivent de toute la France, qui ont été touchés par un nombre incalculable de personnes et qui ne sont pas désinfectés. On sait que le virus survit longtemps sur des matières comme le plastique ou le carton. On n’a pas de gants. Finalement, pas grand-chose n’a changé dans l’organisation de notre quotidien.

On n’a eu des masques qu’au début de la semaine dernière – soit à partir du 7 avril. Ils sont arrivés après la polémique autour du stock de 24 millions de masques que la Poste détenait sans nous en avoir fait part. Certains d’entre nous avaient déjà commencé à porter des masques faits maison. Les deux seuls cadres, sur une dizaine, qui viennent encore au centre s’enferment dans leur bureau et ne communiquent avec nous que par SMS. On a la sensation que les dirigeants sont en sécurité chez eux ou dans leur bureau et que nous, on nous envoie au casse-pipe. Ils nous ont aussi retiré nos RTT et gelé nos congés.

Dans le centre, l’ambiance est tendue. On est stressé, c’est très anxiogène. J’ai peur d’être contaminé et de rapporter ça chez moi. J’ai une compagne. En plus, on n’a pas resserré nos missions sur de l’essentiel. La direction se vante de faire de la distribution de plateaux repas aux personnes âgées alors que ça ne représente que 1% de notre activité. Ce ne sont que de belles images pour la télé, mais la réalité, c’est qu’on distribue principalement de la publicité et des colis de confort. 98% de notre activité est concentré sur des colis du type Zalando ou Amazon. En termes de flux, on est au même stade qu’une semaine avant Noël. Je ne juge pas les gens qui commandent, mais ce n’est pas vital.

Personnellement, cette crise me fait prendre conscience qu’il faut retourner à des choses essentielles. Il faut penser à soi, avant de penser à sa boîte. Quand on voit comment on est traité… on n’est que des pions. Ça me met en colère. Une colère froide. Profonde.

Économie Société
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