Visé par des accusations de violences sexuelles, Gérard Darmon est choisi pour présider le festival de cinéma de La Ciotat
Politis avait révélé le témoignage de neuf femmes décrivant un comportement « prédateur » de l’acteur, qui avait nié les faits dans un torrent de menaces et d’insultes. À La Ciotat, le choix de cette présidence choque, sauf son programmateur.

© Ludovic MARIN / AFP
« J’assume. » La position d’Yves Alion, programmateur du festival du premier film de La Ciotat, qui est prévu du 10 au 14 juin, a le mérite d’être claire. Interrogé sur le choix de confier la présidence du jury à Gérard Darmon, visé par le témoignage de neuf femmes pour des faits de violences sexistes et sexuelles, le cinéphile déplore « le vertige actuel autour de MeToo ». « Ça me gêne qu’on vienne éplucher le CV de tous les gens qui ont un petit nom », ajoute-t-il, en précisant qu’il a pris connaissance de ces accusations seulement après avoir contacté l’acteur de 78 ans. « Il restera président », continue-t-il d’affirmer, au grand dam de nombreux acteurs culturels locaux.
Un choix d’autant plus symbolique que la ville des Bouches-du-Rhône est considérée comme le « berceau du cinéma » – c’est le nom de l’association qui pilote le festival – les frères Lumières ayant tourné dans sa gare le tout premier film du septième art, en 1896. « C’est à vomir », déplore une bénévole de l’Eden-Théâtre, plus vieux cinéma du monde, où le festival prend place chaque année. « On a appris la nouvelle début mai, à une réunion. J’étais choquée. Qu’il ait été jugé ou non, Darmon est visé par des femmes qui disent avoir subi des choses. Il ne faut pas mettre en doute leur parole », s’insurge-t-elle.
En effet, parmi les neuf femmes ayant témoigné auprès de Politis, une seule, surnommée Delphine, avait entrepris des démarches judiciaires, en assignant au civil la boîte de production du long métrage Vous êtes jeune, vous êtes beaux, pour lequel elle était assistante en stage. Pour beaucoup des techniciennes qui avaient livré leur récit, le déséquilibre entre la précarité de leur statut et la renommée de l’acteur apparaissait comme une difficulté trop grande pour pouvoir porter plainte.
Delphine, de son côté, affirme que l’acteur, âgé de 70 ans à l’époque quand elle n’en avait que 19, lui aurait proposé « d’aller chez [lui] » pour « faire l’amour ». Après son refus, le comportement « mielleux » de Gérard Darmon, caractérisé par « des bises au coin de la bouche », aurait changé radicalement. « Il me parlait extrêmement mal. Il me disait ‘bonjour chienne, tu préfères que je t’appelle chienne ou petite cochonne ?’ »
Comportements déplacés
La jeune femme, tout juste majeure, s’était confiée à plusieurs techniciennes qui relataient, elles aussi, des « gestes tactiles et des comportements déplacés ». L’une d’entre elle avait vécu une attitude comme une allusion sexuelle. Une autre avait vu l’acteur poser sa main entre ses cuisses pour lui dire bonjour. Delphine, à l’époque, avait arrêté son stage en plein tournage, accusant la production de ne pas l’avoir protégée.
Interrogé sur son comportement lors du tournage du film, Gérard Darmon avait ironisé : « Oui, chienne, bien sûr. J’ai dû lui dire ça, c’est probable. Mais j’ai dit “chienne”, tout court, ou “chienne, va te faire enculer par un chien” ? Ou j’ai dit “viens me sucer” ? J’ai commencé par quoi dans l’insulte ? », avait fait-il mine d’interroger, tempétueux. Avant d’affirmer qu’il ne reconnaissait pas avoir affublé Delphine d’un quelconque surnom.
L’acteur a nié aussi avoir eu un comportement déplacé dans toute sa carrière, au cinéma comme au théâtre. De nombreuses techniciennes affirment, pourtant, avoir reçu des remarques sexistes ou des gestes allusifs déplacés, sur les plateaux de tournage ou en loge. « Je sentais que mon corps était épié, scruté », observait l’une d’elle. Plus tard, cette dernière avait reçu un mot de l’acteur sur son carnet où est écrit : « Nous n’avons pas beaucoup parlé, mais moi, je t’ai regardé [sic] quand tu ne le savais pas. Et j’ai bien aimé. À bientôt. Gérard Darmon. »
Sur ce point, ce dernier nous avait répondu : « Qu’est-ce que ça peut te foutre ? Espèce de commère ! Viens me voir en face. » Les techniciennes affirmaient aussi que certaines productions les prévenaient explicitement avant le début du tournage en leur demandant de « faire attention » avec l’acteur.
« On risque de s’en servir contre le festival »
Ces récits, Guy Anfossi, le président de l’association du Berceau du cinéma de la Ciotat, affirme qu’il ne les connaissait pas. « Je n’en ai jamais entendu parler, ça me choque. On risque de s’en servir contre le festival », regrette-t-il. Une découverte contredite par le programmateur Yves Alion, qui indique avoir exprimé « des réserves » à l’association lorsqu’il a appris l’existence des accusations contre l’acteur. « Les membres du Berceau m’ont dit : “On a vu” », affirme-t-il. La directrice de la structure, Catherine Van der Linden, n’a pas répondu à nos sollicitations.
À La Ciotat, ce choix a jeté un grand froid. Le festival est un événement important pour la ville, qui mise beaucoup sur son histoire intime avec le cinéma dans sa programmation culturelle. Dans la mythique institution de l’Eden-Théâtre, la nouvelle en a donc glacé plus d’un. « J’ai vraiment la haine avec cette histoire. Je ne décolère pas », gronde une habituée des lieux. Informée des accusations portées contre Gérard Darmon, la directrice de l’Eden-Théâtre, Marie-Laure Smilovici n’a pas donné suite après avoir accepté, dans un premier temps, d’échanger.
Plusieurs personnes du conseil d’administration de l’association qui gère l’Eden sont aussi membres du bureau de l’association du Berceau. Guy Anfossi, président du Berceau, est ainsi le secrétaire du CA de l’Eden. Un microcosme qui contribuerait à empêcher, selon certains, de faire entendre des voix alternatives ou critiques dans la programmation.
Surtout que le festival est perçu comme le point d’orgue du rayonnement culturel de la ville, qui subventionne l’événement à hauteur de 18 000 euros par an. L’élu à la mairie en charge de la culture, Jean-Louis Tixier, n’est autre que le cofondateur du festival, inauguré en 1981. Il pilotait déjà la culture du temps de Patrick Boré, le maire de La Ciotat entre 2001 et 2020. Une double-casquette qui permet d’être toujours entendu au sein du Berceau.
Pas de plainte, pas de problème
Pour autant, les critiques contre le choix de Gérard Darmon ne se sont pas arrêtées au seuil de la mairie. Et pour cause, le nouvel édile, Alexandre Doriol, qui a remplacé son prédécesseur en cours de mandat, signe un éditorial dans la brochure qui présente la 43e édition du festival. Un encart qui est toujours réservé au maire, mais qui, cette année, passe mal auprès de certains.
« L’éditorial a été écrit plusieurs mois avant qu’on apprenne la composition du jury », affirme l’élue en charge des violences intra-familiales, Karine Henry. Elle ajoute que la mairie aurait « pris contact oralement avec les organisateurs pour dire que ce choix n’était pas judicieux ». Ces derniers auraient argué qu’en l’absence de plainte déposée contre l’acteur, le choix ne posait pas problème.
Je sentais que mon corps était épié, scruté.
Une technicienne
C’est aussi cet argument qui est utilisé par une autre membre du jury, la journaliste Martine Laroche-Joubert. « Si Gérard Darmon avait été condamné, cela aurait été différent. Là, on est dans une zone grise », estime-t-elle. Malgré le témoignage de neuf femmes, la reporter indique : « Je sais que la justice est lente, mais j’ai décidé d’y aller. Je ne suis pas sûre d’avoir raison. » Pour Karine Henry, « cet argument juridique est trop facile : quand on connaît le choc psychologique que peuvent causer des violences, c’est dur de porter plainte », explique celle qui a fait le choix de ne pas se rendre au festival.
Tout comme le maire ? Tous les regards des nombreuses voix critiques se portent sur lui. « La seule personne qui peut faire bouger les choses, c’est lui », croit-t-on sur place. Le collectif féministe local, La Collective féministe a, par ailleurs, écrit une lettre ouverte à la mairie et aux partenaires du festival leur demandant de « mesurer l’impact symbolique et concret de cette mise à l’honneur ». Interrogé, l’édile ne veut pas perturber la programmation du festival, craignant qu’une telle décision puisse être contestée sur le plan administratif.
« Ce serait un droit d’ingérence, et je reste très prudent », avance-t-il, rappelant que le maire n’a pas à interférer sur les choix d’une association. Mais il tient aussi à souligner qu’il ne se rendra pas au festival. « Par souci d’agenda mais, quoiqu’il arrive, je n’y serais pas allé », assume-t-il, précisant qu’il doit échanger avec Guy Anfossi ce jeudi 22 mai dans l’après-midi. Objet de la réunion : Gérard Darmon.
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