Baccalauréat : des profs et des parents dénoncent un «bricolage local» des notes

Dans l’académie de Versailles, des enseignants témoignent avoir reçu des consignes pour attribuer à leurs élèves des notes de « performance » ou de « mérite » en vue du bac. Une pratique opaque hors de tout cadre réglementaire.

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L a seule évocation d’une note de “performance” ou de “mérite”, l’idée même d’un "bricolage local", tout ceci va à l’encontre des valeurs du service public d’éducation que nous portons », s’offusquent les secrétaires généraux du SNES-FSU de l’académie de Versailles dans une lettre ouverte à leur rectrice, datée du 2 juin. Leur courrier exprime l’incompréhension et la colère d’enseignant·es du secondaire de cette académie francilienne face aux consignes de notation pour le baccalauréat 2019. Un bac qui, pour la première fois, en raison des mesures prises pour limiter la propagation de l’épidémie de Covid-19, sera jugé uniquement sur le contrôle continu.

« Sur recommandation du doyen des corps d’inspection, des chefs d’établissements demandent à des collègues de mettre des notes d’implication ou de performance, prises en compte dans la note de contrôle continu », rapporte le SNES-FSU. Il fait aussi état d’« harmonisations locales […] initiées par certains chefs d’établissements qui incitent à modifier les notes du premier et du deuxième trimestre ». Le conseil local de la FCPE du lycée Albert-Camus de Bois-Colombes (Hauts-de-Seine) s’en est vertement ému dans un communiqué de presse ; il refuse « qu’une mesure d’évaluation des élèves, non prévue par les dispositions légales et réglementaires, soit prise sur des bases subjectives et opaques ».

Confrontés à la demande de leur hiérarchie de rajouter une note dite de « potentiel » ou de « mérite », supposée refléter la note que les élèves auraient mérité d’avoir au baccalauréat, des professeurs de cet établissement jugent cette pratique inacceptable. « Cette note serait une note autre que la moyenne des deux trimestres proposés par le ministère, note demandée dans le décret et dans le Bulletin officiel du 4 juin », explique à Politis une enseignante qui souhaite conserver l’anonymat, comme tous ses collègues avec lesquels nous nous sommes entretenus.

Les modalités d’organisation de l’examen détaillées dans le Bulletin officiel sont en effet très claires sur ce point: ce sont les moyennes annuelles (moyenne des moyennes trimestrielles ou semestrielles) figurant dans ce livret scolaire pour chaque enseignement au titre de l‘année de terminale qui sont prises en compte par le jury d’examen. Il y est même spécifié que « nul membre [de ce jury] ne peut participer à des délibérations relatives à ses élèves ou à son établissement ».

« Pour nous, ajoute cette enseignante, ce n’est pas normal d’inventer une note de potentiel alors que l’on a évalué les élèves pendant l’année, on a une idée de ce qu’ils sont capables de faire par rapport à une progression. Il n’est pas question de les évaluer sur comment ils auraient pu être notés. »

Une source d’inégalités

Cette note de « potentiel », outre la question de sa légalité, pose « un problème d’égalité » entre les candidats au baccalauréat, qui reste un examen national, soulignent les professeurs que nous avons interrogés. C’est à leurs yeux une question de « bon sens », de « morale » aussi. « D’autres lycées en Île-de-France voulaient aussi organiser des pré-conseils de classe pour remonter les moyennes… Si nous nous le faisons dans notre établissement, pourquoi pas dans les autres ? »

Pour beaucoup, cette consigne non écrite s’ajoute à un ras-le-bol général face à une administration sourde à leurs revendications. « Ça bafoue le travail des enseignants, nous déclare un enseignant, c’est inégalitaire de manière scandaleuse et totalement arbitraire. » Alors que l’adaptation des élèves à la continuité pédagogique s’est révélée très compliquée durant le confinement, une professeure juge que c’en est trop :

Nous sommes constamment dans le flou, tout ça participe à démanteler l’Éducation nationale.

Au cours de la crise sanitaire, une grande majorité des enseignant·es ont dû jongler entre corrections diverses, soucis techniques et un nombre considérable d’e-mails tout au long de la journée. Aussi, quand se dessine l’organisation du bac, « cette absence de texte précis est encore un moyen de désorganiser l’administration de l’Éducation nationale, qui conduit à délégitimer le personnel et, au-delà, le baccalauréat », déplore une des professeur·es interrogé·es.

L’administration académique n’a pas réagi à la lettre ouverte du SNES-FSU et au communiqué de presse du conseil local de la FCPE. « Il n’y a eu aucune nouvelle de la hiérarchie, aucun rétropédalage. Nous n’avons eu aucun texte précis concernant cette mesure », témoigne une enseignante.

« L’an prochain, ce sera bien pire, nous ne savons pas à quoi nous attendre avec la réforme du bac », pronostique un professeur du lycée. Avec la réforme du bac en 2021, le poids pris par le contrôle continu dans l’évaluation des lycéens inquiétait déjà parents et enseignants. Les pratiques en cours pour le bac 2020 ne peuvent qu’accroître leur crainte de voir les inégalités territoriales grandir.


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