De l’Assemblée aux salles de classe : la délicate définition de l’antisémitisme

La proposition de loi contre l’antisémitisme à l’université n’a pas permis d’éclaircir sa définition, suite aux débats houleux la confondant avec l’antisionisme. Un flou qui inquiète les professionnels de l’Éducation nationale.

Juliette Heinzlef  et  Élise Leclercq  • 28 mai 2025 abonné·es
De l’Assemblée aux salles de classe : la délicate définition de l’antisémitisme
Elisabeth Borne, ministre de l'Education nationale, de l'Enseignement supérieur et de la Recherche, s'exprime lors de la présentation du rapport faisant suite à la relance des Assises de Lutte contre l'Antisémitisme le 13 février 2025.
© Ian LANGSDON / AFP

Beaucoup de bruit pour rien. La proposition de loi d’initiative sénatoriale visant à lutter contre l’antisémitisme dans l’enseignement supérieur aura pourtant beaucoup fait parler d’elle, depuis son adoption à l’Assemblée nationale, le 7 mai. Ce, notamment, pour une raison sémantique épineuse qui concerne une formation incluant « les formes renouvelées de l’antisémitisme définies par l’Alliance internationale pour la mémoire de l’Holocauste [IHRA] ».

Une définition controversée dans ses exemples, à travers la confusion nourrie entre antisémitisme, soit la haine des juifs en tant que juifs, et antisionisme, soit la critique politique d’Israël. L’expression choisie par l’IHRA est celle-ci : « L’antisémitisme peut se manifester par des attaques à l’encontre de l’État d’Israël lorsqu’il est perçu comme une collectivité juive ».

Concept instrumentalisé

Une proposition alternative, qui aurait pu faire l’objet d’un consensus politique, existe depuis 2021. Il s’agit de la déclaration de Jérusalem sur l’antisémitisme, rédigée par 400 universitaires, parmi lesquels des juifs israéliens. Pourtant, à l’issue de la commission mixte paritaire qui s’est prononcée ce mardi 27 mai sur la dernière version de loi, aucune définition de l’antisémitisme n’a été statuée.

Ce vide semble signaler le malaise d’un concept propice à être instrumentalisé à des fins politiques. Et interroge sur les dérives d’une répression des mouvements pro palestiniens, comme le craignent les insoumis : « C’est moins agressif qu’avec la définition de l’IHRA, mais ça reste dangereusement flou », considère Louis Boyard, député LFI.

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Les tensions que soulève la définition de l’antisémitisme ne se cantonnent pas au processus législatif. Elles se matérialisent aussi dans l’enseignement supérieur. En février dernier, à l’École normale supérieure, l’Union des étudiants juifs de France (UEJF, connue pour ses positions sionistes) a demandé l’annulation d’une séance intitulée « Antisémitisme et antisionisme », dans le cadre d’un séminaire consacré à la Palestine, accusant l’école de donner « une tribune aux idées antisémites » sur X. Parmi les intervenant·es : l’autrice d’Antisionisme, une histoire juive (Syllepse, 2023), Sonia Fayman, l’historienne et militante décoloniale Françoise Vergès, l‘économiste Frédéric Lordon et Maxime Benatouil, militant de l’Union juive française.

La direction de l’ENS a suspendu temporairement le séminaire, arguant d’un problème de salle.

Il n’a pas fallu longtemps pour que les réactions s’enchaînent : « Drôle d’idée pour une école d’élite d’investir dans la production de petits talibans haineux », a commenté l’essayiste Céline Pina, associant l’ENS à « nouvel eldorado de la propagande islamiste et palestinienne », tandis que Florence Bergeaud-Blacker (universitaire controversée et autrice de Le Frérisme et ses réseaux : L’Enquête, Odile Jacob, 2023) évoquait les « indigénistes antisémites ».

En réponse, la direction de l’ENS a suspendu temporairement le séminaire, arguant d’un problème de salle. La séance, finalement maintenue, a néanmoins été écourtée par crainte de voir les étudiants de l’UEJF « intervenir et envahir la salle pendant le débat », précise à Politis Sonia Fayman. Les conférenciers ont dû sortir par une autre porte pour éviter les quelques manifestants réunis dehors.

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Dans le cadre de ces séances, Catherine Goldstein, directrice de recherche au CNRS, devait tenir un cours sur « l’éducide » – la destruction des systèmes d’éducation – à Gaza : « La direction a mis une charte sur le séminaire que ma collègue et moi n’avions pas le droit de consulter », indique-t-elle à Politis.

Après avoir protesté, elle découvre ledit document qui proscrit tout propos discriminant de la part des intervenants : « La formulation laissait entendre que les participants et les organisateurs eux-mêmes faisaient courir un risque d’antisémitisme », analyse-t-elle. En parallèle, la charte mentionnait aussi l’interdiction de répondre à toute question politique. Ce à quoi Catherine Goldstein, dans une lettre adressée à la direction de l’ENS, a rétorqué : « Il est difficile d’imaginer une seule question sur l’éducide et le scolasticide qui ne soit pas politique ».

« Il est très difficile de parler de la Palestine »

Au regard de cet épisode, Catherine Goldstein estime qu’il est « très difficile de parler de la Palestine, même de façon universitaire ». Ces crispations irradient au-delà de la France. À la suite d’une pétition signée par environ 1 000 mathématiciens demandant l’arrêt des hostilités, elle raconte que certains de ses collègues allemands ont été menacés de licenciement. 


Des craintes qui se retrouvent également dans l’enseignement secondaire. Claire Gueville est professeure d’histoire-géographie et secrétaire de la SNES-FSU. Pour elle, au-delà des différentes controverses autour de la définition de l’antisémitisme, le texte proposé ne permet pas « d’être plus outillé » en tant que professionnel de l’Éducation, pour lutter contre les discriminations. En revanche, elle s’interroge sur un « glissement qui, syndicalement, semble dangereux, vu ce qui s’est passé ces derniers mois dans les universités françaises ».

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Un verrouillage qu’elle observe déjà dans le quotidien de sa profession. Au contraire de l’enseignement supérieur, les professeur·es de secondaire ont un programme à tenir. Au sein de celui-ci, le conflit israélo-palestinien depuis le XIXe siècle est qualifié de question « socialement vive ou politiquement vive » dans les programmes scolaires. « Il n’y a pas une journée où les élèves ne me parlent pas de Gaza », raconte-t-elle. « Ce qui nous met dans une position légitime à discuter avec nos élèves de ces sujets brûlants, et notamment de la question israélo-palestinienne, c’est tout simplement le fait de replacer tout ça dans le temps long pour donner des éléments de compréhension. »

Elle dit ressentir, comme ses collègues, une « pression globale sur toute la communauté éducative, tentée pour surtout de ne pas faire de vagues sur ces sujets et de ne pas les mettre en avant ». Selon elle, la question de la répression est plus large que celle subie par les défenseurs de la cause palestinienne. Sanctions disciplinaires, interdiction de distribuer des tracts, pressions sur les syndicalistes : « Il y a des tentations politiques sur le sujet de vouloir mettre au pas la jeunesse, les syndicalistes, mais aussi d’avoir un droit de regard sur ce qui est enseigné, comment il est enseigné », conclut-elle.

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