Daney et Godard au filet

Notre Voyage autour de nos chambres #63 vous invite à rejoindre Jean-Luc Godard et Serge Daney pour un entretien enregistré en décembre 1988 mais très peu diffusé autour des Histoire(s) du cinéma que le premier était en train de réaliser. C’est la Cinémathèque française, via sa plateforme Henri lancée au début du confinement, qui nous offre ces deux heures de vive intelligence.

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Quelques semaines après le début du confinement, la Cinémathèque française a inauguré une plateforme, dénommée Henri, en hommage à son fondateur, Henri Langlois, où chaque soir, à 20h30, elle propose un nouveau film de son fonds en accès libre. Nous avions parlé à ses débuts de cette initiative, qui perdure aujourd’hui, alors que la Cinémathèque a annoncé il y a deux jours qu’elle ré-ouvrirait ses portes le 15 juillet. Autre heureuse nouvelle, elle a précisé qu’Henri ne disparaîtra pas. Les films mis en ligne y resteront et un rythme différent y sera donné à l’automne.

Deux mois après le lancement d’Henri, il serait possible d’en dresser un premier bilan – sans conteste réjouissant. Quelques cinéastes bien choisis ont été mis en avant – Jean Epstein, Otar Iosseliani, Raoul Ruiz, Jacques Rozier –, de riches incunables ont été exhumés ainsi que plusieurs films évoquant la figure trop méconnue d’Henri Langlois.

Un des événements que réserve cette programmation quotidienne a eu lieu il y a quelques jours : la mise en ligne de l’enregistrement, très peu montré jusqu’alors, d’un entretien entre Jean-Luc Godard et Serge Daney, réalisé en décembre 1988. Le cinéaste et le critique n’en étaient pas à leur première (l’année précédente, par exemple, Daney avait invité Godard dans l’émission qu’il animait alors sur France Culture, Microfilms). Les deux hommes s’appréciaient, partageaient un passé commun même s’il n’était pas temporellement synchrone – celui d’avoir participé aux Cahiers du cinéma – et aimaient converser ensemble.

L’exercice, toujours profitable, était cette fois particulier. Jean-Luc Godard venait d’achever les deux premiers épisodes de son Histoire(s) du cinéma. Et il avait convié Serge Daney pour discuter de ce projet en train de se faire. Paradoxalement, ce n’est que dans les 20 dernières minutes de cet entretien de 2 heures que le travail en cours du cinéaste est abordé concrètement. Auparavant, les questions les plus vastes sont envisagées – où émergent celles qui concernent l’histoire, le montage, le cinéma de résistance, la représentation des camps, le néoréalisme italien, l’image, la télévision… Avec toujours, au centre, un amour immodéré du cinéma, avec ses exigences et ses désillusions.

Les deux hommes ont des formes de parole dissemblables, sinon opposées. Serge Daney a le verbe qui se déploie linéairement, ses lumineux développements nécessitant du temps. Jean-Luc Godard parle davantage par formules, de façon plus heurtée, interrompant sans cesse son interlocuteur au début, puis peu à peu lui laissant davantage de place. Résultat : l’entretien gagne progressivement en épaisseur, en intensité. Et l’on en ressort chargé d’éclats d’intelligence et d’érudition, de rapprochements inattendus et d’idées à explorer.

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