Alain Coulombel : « L’épidémie amplifie les dimensions du capitalisme contemporain »

Nous sommes entrés dans le « coronacène », une crise écologique majeure avec pour effets un « emballement planétaire » et une mise en évidence de la vulnérabilité de nos sociétés.

Dans un essai rigoureux, Alain Coulombel, économiste et militant écologiste, membre du conseil de surveillance de la Fondation pour l’écologie politique, propose d’abord une chronique de la crise du Covid-19 depuis son irruption sur la planète. S’étant interrompu à l’automne dernier, il souligne combien la considérer comme une « parenthèse » que l’on pourrait refermer à brève échéance serait une erreur. Selon lui, on doit s’attendre à vivre désormais, pour longtemps, à l’ère du « coronacène », synonyme de l’anthropocène contemporain, avec nos écosystèmes fortement endommagés.

Vous présentez la crise actuelle comme l’apprentissage et le début d’un (certainement long) « vivre au temps du corona­virus ». Mais n’est-ce pas plutôt survivre ? Est-il vraiment possible de « vivre » dans des conditions pareilles ?

Alain Coulombel : Il s’agit en effet plutôt de survivre puisque la santé – ou la vie, comme Michel Foucault l’avait déjà bien souligné en son temps – est tellement devenue l’objet principal des politiques publiques que l’on en perd ce que certains auteurs appellent « les raisons de vivre » ! C’est-à-dire ce qui transcende la vie elle-même. Aujourd’hui, en effet, le maintien ou la protection de la vie ne deviennent plus que survie au détriment d’une existence pleine et entière. Car tout ce qui fait le sel de la vie, les liens, le contact, les échanges, le fait de pouvoir sortir librement, à toute heure, de pouvoir être mobile, s’adresser à l’autre, sont mis en péril. C’est l’horizon d’un monde sans contact – qui pourrait bien être l’imaginaire ultime du capitalisme contemporain –, qui revient à enfermer chacun dans sa propre bulle existentielle sans qu’il ne soit plus jamais en lien avec l’Autre (dans les cinémas, les théâtres, les bars, les restaurants…), en interdisant désormais toute rencontre. Tout ce qui fait l’imprévisible de l’existence est comme comprimé et finalement empêché à l’intérieur du confinement. C’est, je crois, une évolution tout à fait significative du moment présent. Mais c’est aussi pourquoi j’ai sous-titré mon livre « Vivre au temps du coronavirus », car je pense qu’on n’en sortira pas rapidement et que nous vivrons encore longtemps son empreinte sur nos existences.

Foucault définit la biopolitique comme le fait de « gouverner la vie des populations ». La crise sanitaire actuelle n’a-t-elle pas accentué les contrôles sociaux tous azimuts, portant au sommet le modèle du néolibéralisme autoritaire ?

Tout à fait. Je fais référence, dans un passage du livre, à un philosophe contemporain que j’apprécie, Frédéric Neyrat. Dans ses analyses de la crise du Covid-19, il parle d’une « forme de dramatisation de l’événement Covid » – c’est un événement dans le sens où il scinde notre actualité entre un avant et un après. On a beaucoup glosé sur le temps d’avant et le temps d’après, mais je crois qu’il y a dans l’événement Covid quelque chose qui fait irruption dans notre réalité et découpe deux périodes, même s’il y a bien sûr de grandes continuités structurelles entre les deux. Mais cette dramatisation des événements est bien une composante de la biopolitique contemporaine, au sens de Foucault en effet, dans la mesure où elle permet d’accroître la pression à travers toute une terminologie relative à la guerre, à la mobilisation générale, à la peur également, qui est une composante permanente de nos sociétés désormais.

On l’a vu aussi avec les prolongements de l’état d’exception, de l’état d’urgence, aujourd’hui sanitaire. Ceux-ci ont été décrétés à plusieurs reprises, que ce soit face aux émeutes des banlieues de 2005 ou, plus tard, face au phénomène terroriste, et ces états d’exception sont devenus au fil du temps l’état normal de nos sociétés. On nous a comme habitués à un scénario d’exception qui devient la norme. Et cela ne dérange quasiment plus personne !

Je suis d’ailleurs assez étonné de voir combien la population française (mais en Europe, c’est à peu près pareil) s’est totalement alignée sur les contraintes actuelles, qui sont assez bien acceptées finalement.

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