Tre Piani, Nanni Moretti (Cannes, Compétition)

Avec Tre Piani (Trois étages), Nanni Moretti fait le portrait de trois familles habitant un immeuble dans un quartier résidentiel, leurs histoires personnelles obturant toutes autres considérations. Un beau film de moraliste.

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À mi-temps du festival, petit bilan provisoire. Cette édition n’égalera pas celle de 2019, qui fut il est vrai exceptionnelle. Quelques films très en deçà (ceux de François Ozon, Mia Hansen-Love, Mahamat-Saleh Haroun et Sean Penn), font baisser la moyenne. Une très bonne surprise : La Fracture, de Catherine Corsini. Et des cinéastes en pleine forme : Carax, Lapid, Verhoeven (encore que Benedetta soit un cran en-dessous de Elle), Ryûsuke Hamaguchi, avec Drive My Car, dont je parlerai plus tard, et le maestro Moretti.

Après Mia Madre (2015), film bouleversant sur la mort d’une mère, Nanni Moretti a réalisé un documentaire, Santiago, Italia (2018), racontant comment des activistes chiliens ont pu fuir le régime de Pinochet et refaire leur vie dans une Italie accueillante. Même si le réalisateur du Caïman a raréfié ses interventions dans le débat public de son pays, il n’a pas perdu sa ligne d’horizon politique et ses idéaux. Il faut avoir cela à l’esprit en voyant Tre Piani, présenté en compétition, un film qui semble pourtant éloigné a priori de ces préoccupations.

Adapté du roman de l’écrivain israélien Eshkol Nevo, Trois étages (traduit de l’hébreu par Jean-Luc Allouch, Gallimard, 2018, Folio, 2020), Tre Piani suit l’existence de familles habitant le même immeuble romain dans un quartier résidentiel. Lucio (Riccardo Scarmacio) craint que sa fille de 7 ans n’ait été abusée par son vieux voisin un peu dérangé qui l’a emmenée en promenade ; Monica (Alba Rohrwacher) met au monde une fille alors que son mari, Giorgio (Adriano Gianinni), est loin en raison de son travail ; un couple de juges, Dora (Margherita Buy) et Vittorio (Nanni Moretti), ont un fils, Andrea (Alessandro Sperduti) qui, un soir, en état d’ébriété, a renversé une femme avec sa voiture.

Cette scène est d’ailleurs celle qui ouvre Tre Piani. Elle est d’une violence redoutable. Bien sûr à cause du choc de la voiture contre la femme, morte sur le coup. Surtout parce que le fils ne ressent aucun regret, aucune compassion pour la défunte. Il ne se préoccupe que de son sort. Cet égoïsme, qui ne se limite pas à Andrea, prend des tours différents en fonction des différents personnages.

Pour autant, chacun a ses raisons. C’est en cela que Nanni Moretti ne condamne pas ses personnages. Sans doute est-il plus sévère avec les hommes. Les pères ne ressortent pas grandis du film. Ils sont absents, faibles, craintifs, ou bien ils « écrasent les fils », comme on pouvait l’entendre chez Robert Guédiguian (dans La Villa), dont les constats ne sont pas éloignés. C’est exactement ce qui fut le cas de Vittorio envers Andrea : le spectateur a ainsi des clés pour comprendre la réaction inhumaine de ce dernier.

L’immeuble de Tre Piani est en tous points le contraire de celui La Vie mode d’emploi, de Georges Perec (qui comptait six étages). L’écrivain y faisait entrer le passé, le monde, le souffle de l’Histoire. Mais nous étions dans les années 1970. Tre Piani se déroule au temps de l’individualisme forcené, qui plus est dans les beaux quartiers. Chacun est focalisé sur ses drames personnels, qui, pour être réels, n’en sont pas moins bornés. Les personnages ne regardent jamais à travers leurs fenêtres. Ils n’ont même plus conscience qu’au-delà le monde continue à tourner, ils n’y participent plus.

Une scène tranche pourtant avec ces visions confinées (le film date d’avant le Covid, mais on y songe inévitablement) : des danseurs précédés d’un orchestre ambulant traversent soudain la rue. Les personnages qui sont alors au bas de l’immeuble les observent en souriant. Pour la première fois, ils regardent les autres. Même si l’humeur de Nanni Moretti n’incline pas à l’optimisme, il y a tout de même ici un petit rayon de lumière. L'apparition d’un personnage généreux s’occupant de réfugiés ouvre aussi une perspective. De même que l’évolution de Dora, de Giorgio ou d’Andrea (ressemblant à Moretti jeune à la fin du film), qui s’émancipent ou gagnent en esprit de responsabilité. À cet aune, Tre Piani ne manque pas d’émouvoir. La sobriété de la mise en scène est à la hauteur de la subtilité de cette œuvre moraliste mais non moralisatrice. Moretti touche juste et pourrait aussi toucher le jury qui décernera la palme.

Tre Piani, Nanni Moretti, 1h59. En salles le 27 octobre.


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