Dossier : La France des héritiers

« L’élitisme républicain procède d'un aveuglement »

Dans une enquête sociohistorique, le sociologue Paul Pasquali déconstruit le mythe de l’égalité des chances et esquisse des pistes de réforme.

L’abolition des privilèges, un 4 août 1789, n’a pas mis fin aux prérogatives de la naissance. C’est l’implacable constat de l’enquête sociohistorique sur l’introuvable démocratisation des grandes écoles que publie ces jours-ci Paul Pasquali. Le sociologue montre dans Héritocratie comment la distance entre ces filières d’élite et les universités n’a cessé de se -creuser en cent cinquante ans. Des lendemains de la Commune jusqu’à Parcoursup, il retrace l’histoire des controverses et des choix politiques qui, en dépit de multiples réformes et tentatives d’ouverture, ont permis à ces écoles de conserver un haut niveau de reproduction sociale. Dans cette succession de luttes, les élites en place, résolues à défendre leurs frontières et leurs intérêts, sont toujours parvenues à consacrer leur héritage comme un privilège mérité.

La République, dont tous les politiques se réclament, consacre le mérite. Pourtant, celui-ci a trop souvent partie liée aux lois de la naissance et du sang. N’y aurait-il pas là un grand mensonge ?

Paul Pasquali : Il y a un décalage très fort entre la réalité et l’idéal. Et plus encore entre les annonces faites, année après année, et les évolutions toujours très timides. Plutôt qu’un mensonge, je dirais que l’attachement à l’élitisme républicain procède d’un aveuglement aux déterminismes sociaux et à l’ampleur de l’inégalité des chances. Même parmi ceux qui sont prêts à reconnaître la précocité de celle-ci, liée aux disparités économiques ou culturelles, le volontarisme méritocratique permet toujours aux élites de dire que les choses vont s’arranger, en donnant plus de bourses, en ouvrant plus de prépas. Mais ce volontarisme ne fait que reconduire l’essentiel des écarts entre les groupes sociaux.

Soixante ans après la première étude de -l’Institut national d’études démographiques (Ined) sur la réussite sociale en France, sur laquelle vous revenez longuement, beaucoup plus de jeunes accèdent aux études -supérieures. Mais on a toujours la même proportion d’héritiers dans les filières menant à des postes d’encadrement et de direction importants. Sommes-nous à un point mort ?

Il n’y a pas d’immobilité générale de la société, contrairement à ce que certains discours sous-entendent. Mais les changements au niveau de l’enseignement supérieur s’accompagnent d’une force d’inertie. C’est la dialectique entre cette inertie des inégalités fondamentales et toute une série de transformations qui est intéressante à analyser. Au tournant des années 1950-1960, l’Ined notait déjà des changements impulsés par la Résistance et le CNR ainsi que des pesanteurs sociologiques toujours à l’œuvre : au bout de quinze ans, le recrutement de l’ENA était toujours aussi peu démocratique, quand bien même une inflexion apparaissait chez les hauts fonctionnaires par rapport aux trente années précédentes.

« Le volontarisme méritocratique ne fait que reconduire l’essentiel des inégalités. »

Dans les années 1970, certaines écoles se sont un peu plus ouvertes aux milieux populaires, mais de manière résiduelle. Par ailleurs, il ne faut pas regarder seulement le recrutement social des établissements les plus connus. La reconduction du partage entre les grandes écoles et les universités au détriment de ces dernières a accru la ségrégation sociale qui permet aux classes supérieures de se reproduire en laissant les universités absorber l’essentiel des nouveaux bacheliers, majoritairement originaires des classes moyennes et populaires.

Selon une étude de l’OCDE de 2018, les inégalités se sont accrues ces trente dernières années, malgré de nombreuses tentatives de démocratiser, d’ouvrir, d’augmenter les bourses et les parcours différenciés… C’est quand même un échec flagrant, non ?

Sur les cent cinquante ans que j’étudie, il y a des changements et de la stabilité. Par contre, sur les trente dernières années, il y a bien une aggravation des inégalités à la fois économiques et culturelles. Celle-ci se répercute directement sur l’accès aux filières d’élite : elles enregistrent en partie des inégalités qui leur préexistent ; en cela elles ne sont pas responsables de l’intégralité de leur élitisme. Mais on constate aussi – c’est pourquoi je parle d’« héritocratie » – une forme de mobilisation des filières d’élite à partir des années 1980-1990 pour resserrer au maximum les vannes de leur recrutement et ne pas se laisser submerger par l’explosion démographique qui va dessiner le nouveau -paysage de l’enseignement supérieur, avec notamment des universités massifiées mais aussi des BTS et des IUT qui accueillent bon nombre des bacheliers populaires. Les filières d’élite, à ce moment-là, ont une politique malthusienne : augmentation croissante des droits d’inscription dans les écoles de commerce et certaines écoles d’ingénieurs, élévation de leurs exigences scolaires, stabilité du nombre de places accessibles sur concours à Polytechnique, à Normale sup et dans d’autres établissements prestigieux.

Les grandes écoles, pour tenir leur rang, ont attiré un public de plus en plus doté scolairement, et donc plus souvent privilégié socialement. Sciences Po Paris et les IEP de province ont durci leurs conditions d’entrée ; on commence à parler de grandes écoles à propos des IEP, alors qu’auparavant il s’agissait simplement de cursus complémentaires à ceux des facultés de droit ou de lettres dont ils dépendaient. L’expansion des inégalités vient aussi de la création de nouvelles écoles peu exigeantes qui servent de refuge à des enfants de la bourgeoisie qui autrefois allaient à l’université : typiquement les écoles privées de communication, de marketing, d’art, de journalisme qui ne sont pas très sélectives scolairement mais demandent de l’entregent et de l’argent.

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