Gilles Dorronsoro : « Il faut négocier avec les talibans »

Après le fiasco du départ, les Occidentaux doivent dépasser l’humiliation pour obtenir des avancées de la part du nouvel État tant qu’il est fragile, analyse Gilles Dorronsoro.

Le retour des talibans au pouvoir en Afghanistan a déclenché un concert international de réactions alarmées : de nombreuses personnes qui le souhaitaient ont été empêchées de quitter le pays, leur sécurité est menacée, et l’on peut redouter une régression importante des libertés pour les femmes. L’universitaire Gilles Dorronsoro, incontestable observateur du pays depuis plus de trente ans, invite cependant les Occidentaux, et notamment les États-Unis, à prendre le recul de l’analyse, dans leur intérêt et celui de la population : leur politique afghane dénuée de bon sens, depuis vingt ans, a largement contribué au retour des talibans, écrit-il dans un ouvrage au titre prémonitoire paru au début de l’année (1).

La prise expresse de Kaboul par les talibans bouscule les rapports de force dans la région. Faut-il craindre une déstabilisation ?

Gilles Dorronsoro : Bien sûr, la situation a considérablement évolué, mais il faut d’abord souligner la dimension stabilisatrice des derniers événements ! L’arrivée des talibans au pouvoir signe la fin de quarante années de guerre civile, la disparition de leurs bases au Pakistan, une diminution du volume d’armes en circulation dans la région, un contrôle sur les frontières, la perspective de mise en place d’un régime raisonnablement fonctionnel, etc.

À l’échelle régionale, cette prise de pouvoir, ainsi que le départ précipité des Occidentaux, signe clairement une victoire de l’axe Chine-Pakistan sur l’Inde, rangée aux côtés des États-Unis et du régime afghan défait. Et cette nouvelle donne constitue d’abord un gain majeur pour Islamabad, qui travaillait depuis des années à soutenir des mouvements islamistes, dont les talibans après 1994, afin de casser l’alliance entre Kaboul et New Delhi. Ce rééquilibrage régional ouvre au Pakistan des voies sécurisées pour accéder à l’Asie centrale, avec laquelle la Chine va également pouvoir renforcer ses liens économiques. Il apporte aussi un bénéfice à la Russie : par le recul des États-Unis, elle renforce son contrôle stratégique et diplomatique sur l’Asie centrale.

Le départ des Occidentaux est d’abord une défaite des États-Unis. Comment s’analyse-t-elle ?

C’est la conséquence d’une politique largement menée en dépit du bon sens. En 2001, les Occidentaux, et les États-Unis au premier chef, ont donné leur aval à la constitution d’un gouvernement dirigé par un ancien taliban – Hamid Karzai –, associé à un criminel de guerre, Rachid Dostum, des bandes miliciennes qui ont pillé Kandahar et des trafiquants de drogue qui ont replanté de l’opium avant même la fin des combats. La construction d’une démocratie était impossible dans ces conditions.

« Je crois possible de construire des modes de coopération, pourvu que l’on demande des choses réalistes. »

De plus, on peut souligner l’incompétence de l’expertise, notamment aux États-Unis, mais aussi en Europe. Il existe encore des personnes, au département d’État, qui s’interrogent sur l’appartenance au mouvement taliban de la famille Haqqani (2) ! Alors que la société afghane était en attente de sécurité et de lutte contre la corruption, les États-Unis ont multiplié les raids des forces spéciales, recréé des milices, etc. Et l’injection de sommes colossales pour soutenir le régime en place a fortement alimenté la corruption. On a beaucoup entendu dire : « Les Afghans sont corrompus. » De fait, les Occidentaux ont organisé un système qui rendait la corruption inévitable.

Trop peu de médias ont décrit les dysfonctionnements du pouvoir en place à Kaboul après la chute du premier régime taliban (1996-2001)…

Une partie des médias a fait très correctement son travail, sans beaucoup d’écho, mais la chute de Kaboul a créé une bulle médiatique avec l’engouement orchestré autour d’Ahmad Massoud, le fils du mythique commandant Massoud, retranché dans la vallée du Pandjchir. Beaucoup de médias ont repris les éléments de langage de ce groupe, notamment les appels à armer ces combattants, alors que le rapport de force rendait impossible toute solution militaire. La vallée est d’ailleurs tombée en 48 heures, Massoud a été lâché par les Pandjchiris eux-mêmes, peu soucieux de se lancer dans une nouvelle guerre.

Les talibans sont considérés par plusieurs pays comme un groupe terroriste. Cependant, après leur prise de pouvoir, des attentats ont récemment été commis à Kaboul par l’État islamique. Existe-t-il une coïncidence d’intérêts entre le nouveau pouvoir et l’Occident dans la lutte contre le terrorisme ?

Quand ils ont pris l’immense base aérienne états-unienne de Bagram et ouvert les portes de sa prison, les talibans ont exécuté sans procès des cadres de l’État islamique. La question principale est donc de savoir ce qu’il va advenir de la relation entre les nouveaux maîtres du pays et Al-Qaïda. À ce stade, aucune source ne peut nous informer de la nature réelle de leur accord. Mon impression est que les talibans vont se montrer assez prudents avec cet encombrant allié pour éviter la rupture avec les pays occidentaux.

Les Occidentaux, et surtout les États-Unis, ont subi une forte humiliation avec ce départ en catastrophe d’Afghanistan. Les appels à négocier avec les talibans peuvent-ils être entendus ?

En fait, la question n’est pas de savoir s’il faut négocier ou ne pas négocier, mais s’il faut continuer à le faire, car cela fait dix ans qu’il existe des discussions. Il y en a eu à Chantilly, au Qatar, notamment avec les États-Unis. L’évacuation de Kaboul par l’armée états-unienne s’est faite en étroite collaboration avec les talibans.

Nous ne sommes plus dans la logique d’enfermement qui a prévalu dans les années 1990. Les talibans veulent reconstruire l’État et une économie exsangue, pillée par le régime précédent. Et pour cela ils auront besoin d’une reconnaissance internationale.

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