Après le retour des talibans : Peur sur Kaboul

Les talibans semblent vouloir montrer un visage moins rétrograde. Mais l’inquiétude reste palpable, en particulier pour les femmes.

Daphné Deschamps  • 8 septembre 2021 abonné·es
Après le retour des talibans : Peur sur Kaboul
Des femmes manifestent pour leurs droits au mépris du danger, le 4 septembre à Kaboul.
© Bilal Guler / ANADOLU AGENCY / Anadolu Agency via AFP

Oui, les femmes pourront s’inscrire et étudier à l’université, dans des classes non mixtes évidemment, mais les femmes célibataires ou veuves entre 15 et 45 ans devront épouser des talibans. Et les femmes de talibans ne seront probablement pas autorisées par leur mari à s’inscrire, et encore moins à se rendre en cours. En Afghanistan, depuis le retrait des troupes américaines, l’installation au pouvoir des talibans se fait progressivement au travers d’annonces qui rendent de moins en moins crédible le discours qui veut les présenter comme beaucoup plus modérés politiquement que lors de leur premier passage à la tête du pays, entre 1996 et 2001.

Cette première expérience du pouvoir des talibans les avait vus instaurer la charia et l’appliquer de manière très stricte : burqa obligatoire, limitation des droits et effacement complet des femmes dans l’espace public, persécution des opposants… Aujourd’hui, ils déroulent une communication qui vise à les rendre plus respectables sur la scène géopolitique, et cela passe par des mesures présentées comme « progressistes », comme l’autorisation de porter un voile plus léger que la burqa, ou encore les amnisties accordées aux fonctionnaires du gouvernement précédent. Mais cette image ne sera pas forcément un reflet réaliste du quotidien sur place.

L’obligation pour les femmes célibataires de se marier, mise en place par des listes dans certaines provinces, comme l’a révélé Mediapart, est représentative d’une possible annulation insidieuse de ces mesures : comment ces femmes pourraient-elles s’inscrire à l’université alors que leurs maris sont les soldats d’une idéologie qui ne veut les voir qu’enfermées chez elles ? Les femmes éduquées font partie des cibles des talibans, celles qu’A. T., avocate au barreau de Paris, décrit comme les « populations à risques ».

Après la prise de Kaboul, cette avocate spécialisée en droit des étrangers a vu un de ses clients bloqué en Afghanistan, alors qu’il avait un statut de réfugié en France et disposait de tous les papiers nécessaires pour être exfiltré. Elle est entrée en contact avec une bénévole dans une ONG. Toutes deux souhaitent rester anonymes, pour garantir au maximum la sécurité des personnes avec qui elles sont en contact sur place. Elles ont commencé ensemble à déposer des requêtes en France pour faire venir ces personnes : « Comme le pays n’est plus considéré comme en guerre et qu’il n’y a officiellement plus de violences généralisées, le statut des personnes qui veulent fuir a changé : ce ne sont plus des réfugiés, il leur faut maintenant demander l’asile, donc se déclarer ouvertement comme une personne qui risque d’être victime de persécutions personnelles », explique A. T. Ces personnes « à risques », ce sont les femmes célibataires, journalistes, universitaires, juges, les personnes LGBT…

« Comme le pays n’est officiellement plus en guerre, le statut des personnes qui veulent fuir a changé. »

Les exfiltrer pose aussi un certain nombre de questions. Pour A. T., la première est celle de la préservation de l’unité des familles : un certain nombre de femmes ont pu être évacuées depuis août, seules. Or il n’y a selon elle aucune garantie concernant le principe d’unité des familles, pilier du droit des étrangers et du droit d’asile en France.

Un autre problème est le risque que comporte le fait tenter de quitter le pays : avant la fermeture de l’aéroport de Kaboul, il était déjà très dangereux de s’y rendre. « Chaque voyage montrait que ces personnes avaient une raison de partir, et donnait donc une raison aux talibans de les surveiller, voire de les arrêter. Les convois étaient contrôlés, avec des prises d’identité. Celles qui n’ont pas réussi à partir sont pourchassées. » De nombreuses femmes qui occupaient des positions dominantes ou influentes, comme des juges qui avaient condamné des talibans à la prison, des journalistes ou des militantes pour les droits des femmes, vivent dans la peur et changent presque quotidiennement de domicile. « Demander l’asile aujourd’hui, c’est prendre le risque de se signaler comme une cible potentielle : si on veut fuir, c’est qu’on a peur qu’il nous arrive quelque chose, parce qu’on ne correspond pas au nouveau modèle du pays », décrit A. T.

Quelques militantes féministes ne baissent pas les bras : des manifestations, rassemblant plusieurs dizaines de femmes, ont eu lieu ces derniers jours à Hérat et à Kaboul. L’une d’entre elles a été réprimée violemment, mais les militantes prévoient de continuer à se mobiliser pour leurs droits.

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