Jean Guy Talamoni : « Bloquer l’administration française en Corse »

Figure de l’indépendantisme corse, professeur de droit, de linguistique et de littérature corse, le leader de Corsica Libera, l’un des plus anciens partis nationalistes, a dirigé l’Assemblée de Corse de 2015 à la mi-2021. Après la rupture de son alliance avec la majorité autonomiste emmenée par Gilles Simeoni aux élections territoriales au printemps 2021, Jean-Guy Talamoni a repris ses enseignements à l’université de Corte. Sans abandonner le militantisme, ni sa fonction de conseiller territorial d’opposition à l’Assemblée de Corse. Car sa voix continue de compter dans le paysage politique corse, et surtout dans la famille nationaliste insulaire.

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Le sort puis la mort d’Yvan Colonna ont suscité une émotion très forte en Corse. Elle a conduit à une forte mobilisation populaire, notamment de la jeunesse ,et des violences. Des évènements qui ont provoqué une réaction de la part du gouvernement qui a pour la première fois évoquée publiquement la question de l’autonomie de l’Ile. Seule l’épreuve de force peut-elle être en mesure de bouleverser le statut de la Corse ?

Jean Guy Talamoni : Je pense depuis fort longtemps que ce qu’on appelle (à tort) les élites françaises sont inamendables : elles ne réagissent qu’aux rapports de force. Quelles que soient les couleurs des gouvernements en place. Lorsque l’on regarde l’histoire, celle en particulier des décolonisations, les Anglais, qui ont pu être féroces parfois, comme avec les Irlandais notamment, ont su, généralement, se retirer en bon ordre. Les Français, eux, (je parle ici de ses dirigeants et non du peuple français en général) semblent avoir pour mission « sacrée » de rester, de s’imposer et de maintenir leur domination. On l’a vu de nouveau, récemment, en Nouvelle-Calédonie. Ce qui s’y est passé est aussi terrible qu’incroyable : il y avait ce processus voulu par Michel Rocard, qui avait réussi à installer la paix après des épisodes sanglants, en premier lieu celui d’Ouvéa. Ils ont profité, il y a quelques mois, de la situation sanitaire due au Covid, pour s’assurer une victoire à ce 3ème référendum qui, politiquement, n’a aucune valeur.

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Et qui vient surtout clore juridiquement le processus ! En outre, cela est aussi dû au fait que depuis la signature des accords de Matignon puis de Nouméa, cette région du monde est devenue beaucoup plus importante qu’elle ne l’était jusque-là. Pourtant, alors que la Nouvelle-Calédonie demeure un « territoire à décoloniser » selon l’ONU, la France, un pays qui donne des leçons de droits de l’Homme au monde entier, semble préférer ce déficit d’image plutôt que lâcher ses possessions territoriales dans ce continent lointain.

Pourtant, le ministre de l’Intérieur, Gérald Darmanin, a quand même prononcé le mot « autonomie »…

Certes. Mais ce n’est qu’un mot. Gérald Darmanin l’a d’ailleurs dit lui-même. Reste à savoir la réalité qu’il recouvre. L’autonomie, pour tous les juristes du monde, cela implique le transfert d’une partie du pouvoir législatif, même si cela ne concerne pas les domaines régaliens. Il ne s’agit pas seulement d’un peu plus de décentralisation. À l’heure où nous parlons, le pouvoir macroniste voudrait se limiter à cela. C’est pour nous inacceptable. L’enjeu des mois à venir sera de savoir si la Corse réussit à mettre suffisamment de pression et organise un bras-de-fer , comme l’ont dit les jeunes dans l’une de leurs délibérations de l’Assemblea di a Giuventù [Assemblée de la jeunesse, organe représentatif de la jeunesse mis en place sous l’autorité de l’Assemblée de Corse, créée sous la présidence de Jean-Guy Talamoni, NDLR], pour créer un véritable rapport de forces. Si nous échouons, ce sera le statu quo.

Nous avons toujours insisté, lorsque nous étions dans la majorité avec les autonomistes, sur la nécessité de construire un rapport de forces. Nous n’avions pas toutefois en tête l’idée de mener des batailles rangées contre les forces de l’ordre. Tout comme ce n’est pas notre idée de revenir vingt ou vingt-cinq ans en arrière. Particulièrement parce que c’est notre courant qui a payé le prix fort de la répression. Nous avons dénombré des centaines de prisonniers politiques. Avec tous les moyens institutionnels dont nous disposons, nous pouvons mettre en route une mobilisation populaire. Mais il faut pour cela des élus capables d’aller jusqu’à la désobéissance civile. Nous pouvons réussir à bloquer l’administration française en Corse.

Nous devons nous souvenir que nous avons remporté toutes les élections politiques, consulaires, syndicales (puisque le Syndicat des Travailleurs Corses, dont nous sommes proches, est aujourd’hui le premier syndicat de l’île, tout comme les syndicats agricoles sont quasiment tous nationalistes), que trois parlementaires sur quatre portent nos couleurs, ainsi qu’un sénateur et un député européen. Nous avions proposé cette voix à nos amis autonomistes… qu'ils n’ont jamais accepté ! Car ils sont, eux, sur une démarche de conciliation dont j’ai dit qu’elle est devenue pathétique à la longue. Pourquoi ? Parce que lorsque vous répétez cela à longueur de semaine et que l’on vous traite par le mépris, il faut vous organiser autrement pour vous faire respecter ! Et surtout obtenir le respect de votre mandat accordé par une majorité d’électeurs. Il ne s’agit pas des personnes, mais bien des institutions de la Corse.

Le mépris que vous évoquez est-il le même que celui qui a présidé à la fouille des élus corses avant de les laisser pénétrer dans la salle à Bastia où se trouve Emmanuel Macron en février 2018 ?

Absolument. Pour ma part, je n’ai pas été fouillé car j’ai refusé cette humiliation. C’est un manque de respect total et je crois que les autonomistes n’auraient jamais dû l’accepter [Gilles Simeoni s’est alors mis en scène devant les caméras, lors de cette fouille par la police, avec détecteur de métaux, NDLR] . Paris méprise les institutions de la Corse et ceux qui les dirigent. Le gouvernement est même allé plus loin puisqu’ils ont demandé à Simeoni d’écarter Corsica Libera, c’est-à-dire les méchants indépendantistes. Et les autonomistes se sont exécutés, alors que nous étions alliés depuis plus de six ans.

En somme, vous estimez que les autonomistes emmenés par Gilles Simeoni n’ont cessé de se plier aux exigences de l’État dans l’espoir d’obtenir quelque chose de lui. Et plus ils pliaient, moins ils se trouvaient en position de l’obtenir…

C’est exactement mon sentiment. Et d’ailleurs, les récents événements nous ont donné raison. Lors de la récente visite du ministre de l’Intérieur (du 16 au 18 mars), nous sommes toujours restés prudents. Or, au soir du premier jour de celle-ci, le président du Conseil exécutif criait quasiment victoire, tout comme d’autres courants nationalistes, comme par exemple l’organisation, indépendantiste elle aussi, Core in Fronte. Seule la représentante de notre courant qui avait assisté aux réunions de cette première journée de déplacement a fait entendre une appréciation différente sur l’obtention de l’autonomie, loin de l’enthousiasme général qui semblait s’exprimer.

Le lendemain, tout le monde a compris que la victoire était encore très lointaine et hypothétique, voire compromise. Pour ensuite constater qu’il n’y aurait pas de protocole d’accord écrit, noir sur blanc – qui aurait dû permettre de décider d’une méthode et d’un cadre pour de futures discussions, avec un calendrier clairement établi. Ainsi, cette visite, que certains ont voulu commencer par qualifier d’ « historique », s’est conclue par la signature d’un simple « compte-rendu », a minima donc, des discussions des deux journées précédentes, auquel seul Gilles Simeoni a apposé sa signature à côté de celle du ministre. Sans qu’aucune autre organisation, pourtant partie prenante aux réunions de la veille et de l’avant-veille, n’accepte de donner quitus à cette forme, encore une fois humiliante je dirais, de reniement d’une première parole donnée. Maintenant, tout reste possible… à condition d’être dans une démarche de lutte, et non pas de soumission.

Propos recueillis par Olivier Doubre


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