Le complotisme, arme de guerre

Très présente sur la guerre en Ukraine et avant cela sur la pandémie et les vaccins, la complosphère française est une pièce maîtresse dans la doctrine stratégique du Kremlin.

Bertrand Scholler est un personnage intéressant. Marchand d’art, ingénieur de formation, il a épousé une femme d’origine russe. C’est d’apparence un homme assez banal. Mais il donne son opinion, de temps en temps, sur l’invasion russe en Ukraine. Bertrand Scholler diffuse toute une série de fausses informations sur le conflit, allant jusqu’à la négation de massacres comme celui de Boutcha, où des dizaines de cadavres aux mains et aux jambes ligotées, dans la rue ou dans des fosses communes, ont été découverts après le repli des troupes russes. Pour Scholler, comme pour des milliers d’autres complotistes, ce massacre et les autres exactions de l’armée russe en Ukraine ne sont qu’une mise en scène destinée à monter l’opinion contre Poutine, et en faveur du gouvernement ukrainien, de l’Otan, et plus globalement des gouvernances occidentales. Tous les jours, des centaines de messages sur Twitter, Telegram, Gettr, Facebook, Instagram viennent questionner le récit de la guerre en Ukraine, les images de soldats, les évacuations, l’origine des réfugiés, les bombardements, et l’horreur du conflit qui se déroule à l’est de l’Europe. Postés aussi bien par des individus avec dix abonnés que sur des boucles suivies par 150 000 personnes, ces messages relaient la propagande du Kremlin. Ils la devancent même parfois.

Deux théories circulent actuellement de manière très active chez les complotistes français au sujet de la guerre en Ukraine, donnant le beau rôle à Vladimir Poutine. La première, désormais bien connue puisque mise en avant par la communication de Moscou, c’est celle d’une Ukraine totalement contrôlée par des néonazis. « C’est une vieille théorie, un truc ancien qui date de la guerre au Donbass, et qui est notamment axé autour de la fameuse division Azov, qui existe évidemment », analyse Samuel Laurent, grand reporter au Monde qui suit les mouvances complotistes. « Ils ont réutilisé cette propagande en l’exagérant, mais comme c’était un narratif préconstruit, et diffusé sur des sites pro-Kremlin depuis 2014, ils n’ont eu qu’à le ressortir pour justifier l’invasion. » Et si l’argument de la dénazification fonctionne si bien dans la société russe, il touche aussi les complotistes occidentaux, chez qui il renforce l’idée qu’eux seuls connaissent la vérité, et font partie du « camp du bien ». « Ceux que l’on appelle communément les complotistes sont des gens qui partagent au niveau intra-communautaire un système de croyances ultra-méfiant envers le système de gouvernance libérale, ce qui crée une porosité entre ces communautés », analyse Stéphanie Lamy, spécialiste des opérations de désinformation et autrice d’Agora Toxica, qui analyse les méthodes des mouvances antidémocratiques sur les réseaux sociaux, où elle a repéré notamment le profil de Bertrand Scholler. _« Les complotistes voient le débat public comme une arène discursive, à investir de manière belligérante, afin de dominer le camp adverse. Dans leur système de croyances, on peut inscrire différents thèmes, comme l’Ukraine, mais aussi le covid-19, la pédocriminalité, ou encore les élections présidentielles. »

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