Les Crimes du futur, de David Cronenberg (Cannes, Compétition) ; Les Années super 8, d'Annie Ernaux et David Ernaux-Briot (Cannes, Quinzaine des réalisateurs)

Le futur, le passé, les corps et ce que l'on devient. Deux films, de grands noms d'auteurs.

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On ne pourra pas dire que David Cronenberg ne nous a pas prévenus. Dès 1970, dans son deuxième film, qui portait étrangement le même titre que celui d’aujourd’hui, Les Crimes du futur (en lice pour la Palme d’or et en salle dès cette semaine), une maladie provoquait chez des femmes l’apparition d’organes nouveaux. C’est exactement ce qui se passe à l’intérieur de Saul Tenser (Viggo Mortensen), à cette différence près qu’artiste performer, il les fait extraire en public par sa collaboratrice ex-chirurgienne, Caprice (Léa Seydoux).

Si les temps changent, les transformations viennent de loin. Le corps est notre première voie d’appréhension du monde qui nous entoure (« Le corps est la réalité », clame même l’une des performances dans le film). Celui-ci étant en perpétuelle évolution, notre corps tente de s’y adapter, et, sous l’influence des données environnementales toujours plus dégradées, peut prendre un tour inquiétant. Les Crimes du futur fraye avec la science-fiction, mais, comme souvent, l’anticipation n’a rien d’exagéré. Le cinéaste canadien s’était éloigné du genre depuis une dizaine d’années. Il y revient, en parsemant des clins d’œil à ses films précédents, aussi avec un humour ravageur – et pince-sans-rire.

Les Crimes du futur se situe dans un univers qui pourrait être post-apocalyptique, abîmé, rouillé, où les machines à dissection avant-gardistes ont elles-mêmes un côté vintage. Un monde d’après, où une confrérie clandestine qui s’éloigne de ce qui fonde la physiologie humaine se nourrit de plastique (au moment d’écrire son scénario, dont la première ébauche date de 1999, Cronenberg ne disposait pas des récentes études montrant la présence de microplastiques dans notre sang). Où des bureaucrates (Don McKellar et Kristen Stewart, excellemment drôle), censés contrôler et inventorier la nouvelle anarchie corporelle, tombent maladroitement sous le charme de Saul Tenser.

Certains reprochent au film d’être bavard. C’est que Cronenberg lui donne aussi une dimension théâtrale. Par ses répliques qui font mouche (« la chirurgie a remplacé la sexualité », « je ne suis pas très doué pour le sexe d’antan »). Aussi parce qu’il n’a aucune fascination pour ce monde qu’il tient à distance, dont l’ultime ressource est la spectacularisation de son propre anéantissement. Mais pour lequel il ne peut retenir une dernière tendresse, comme cette larme qui s’écoule sur la joue du grand Viggo Mortensen…

© Politis

Je ne dévoile rien en disant qu’Annie Ernaux est une femme de l’écrit. Même si, dans son univers, la photographie est présente. Elle est partie prenante dans l’un de ses livres, L’Usage de la photo, signé avec Marc Marie (Gallimard, 2005). On compte aussi beaucoup de photos renvoyant à sa biographie dans les pages du Quarto (Gallimard, 2011) où sont réunies la majeure partie de ses œuvres, et dans le Cahier de L’Herne venant de paraître.

Annie Ernaux n’est donc certes pas iconophobe, mais on ne l’imaginait pas en cinéaste. Voici ce qu’il en est : Dans les années 1970, son mari, Philippe Ernaux, a acheté une caméra Super 8. Il a filmé la vie de famille, leurs voyages à l’étranger. Quand le couple s’est séparé au début des années 1980, il est parti avec la caméra mais a laissé toutes les bobines. C’est seulement il y a peu qu’Annie Ernaux et ses fils, notamment l’un d’eux, David Ernaux-Briot, les ont ressorties. Les visionner après tout ce temps a déclenché l’idée qu’il y avait peut-être là matière à film de cinéma.

C’est qu’entre-temps, Annie Ernaux a développé l’œuvre qui est la sienne, relevant de la socio-autobiographie. Ces enregistrements (muets, la captation sonore étant exclue alors sur ce type de caméra) ne pouvaient manquer de résonner avec celle-ci. David Ernaux-Briot s’est ainsi lancé dans la réalisation de ces Années Super 8, et sa mère en a écrit le texte qu’elle dit en voix-off, et qui donne à l’ensemble son sens et sa cohérence.

Sans doute, pour qui n’a jamais lu une ligne d’Annie Ernaux, Les Années Super 8, présenté à la Quinzaine des réalisateurs, en est une bonne porte d’entrée. Les lectrices et lecteurs de l’auteure du récent Jeune homme y verront, pour leur part, un prolongement spécifique de son œuvre, une variation sur un matériau différent, une focalisation aussi sur une période particulière, la décennie 1970.

Ce qui s’y révèle en premier lieu, ce sont les corps. « Les corps sont éloquents », dit justement Annie Ernaux dans son commentaire. Le sien, en particulier. Au moment où elle dit cela, on la voit dans une robe bleue, l’allure engoncée, gauche, raide. Elle joue au mini-golf avec sa belle-famille bourgeoise. Les images, qui s’étendent de 1972 à 1981, montrent aussi l’évolution de son physique. Quelque chose dans son visage progressivement s’éteint, se durcit. La vie conjugale, les devoirs d’une mère, les travaux ménagers, son métier d’enseignante, la répartition sexuée des tâches, tout accumulé transforme la radieuse personne des débuts en « femme gelée », pour reprendre le titre d’un de ses livres. Autre motif d’émotion : les images de sa mère, dont les photographies publiées jusqu’ici sont rares et floues. Elle vivait alors sous le même toit que sa fille, son gendre et ses petits-enfants.

Tandis qu’au fil des années le mari détourne sa caméra de ses proches (signe de crise du couple), il ne manque pas en revanche de filmer les villes ou les pays où ils se rendent. Les Années super 8 témoignent ainsi des destinations qu’on pouvait envisager alors quand on avait une sensibilité de gauche (c’était autant le cas d’Annie que de Philippe Ernaux). On découvre ainsi le Chili rayonnant d’Allende ; ou des plans de la République populaire d’Albanie isolationniste, virée touristique étonnante dans cette sombre dictature.

Le travail sur ces images a été remarquable : le film est superbe de bout en bout, ce qui contribue à l’arracher au seul statut d’archives familiales. En outre, Annie Ernaux y conserve sa manière à la fois directe et distanciée, qui n’est pas sans résonances avec l’un de ses grands livres, Les Années (Gallimard, 2008), sur une période plus resserrée. Aucun compte n’est réglé, y compris avec son mari. Au contraire. Dans l'application qu'il manifeste à filmer les objets dans les chambres d’hôtel ou les locations de vacances, l’auteure reconnaît la marque d’une insécurité due aux déménagements incessants de ses parents quand il était enfant.

Et l’écriture ? Annie Ernaux s’y consacrait pourtant déjà à l’époque, et publiait (son premier livre, Les Armoires vides, est paru en 1974). Mais elle écrivait en secret, quand personne ne la voyait faire. Par la force des choses, cette activité, pourtant vitale, ne peut figurer dans Les Années super 8. Elle se situe dans un hors-champ nécessaire à sa respiration. Le côté clandestin, sauvage, vengeur de l’écriture chez Annie Ernaux s'en voit renforcé. Ce qui lui correspond on ne peut mieux…


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