Showing Up, de Kelly Reichardt. (Cannes, Compétition) ; Mon palmarès idéal

La cinéaste états-unienne offre une vision désacralisée de l'activité d'une artiste.

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Kelly Reichardt en compétition à Cannes, c’est la sélection d’une cinéaste qui accomplit son œuvre quoi qu’il arrive et de manière farouchement indépendante, d’un talent sans concession qui ne fait plus guère de doute internationalement, d’une réalisatrice ayant signé huit films, dont First Cow, sorti l’automne dernier, et autant de réussites.

Showing Up s’apparente à ces œuvres qui sont l'occasion pour un.e artiste de faire le point sur sa propre pratique. Kelly Reichardt s’y livre de manière métaphorique, et avec beaucoup d’humour, à travers le personnage de Lizzy. Michelle Williams, qui l’incarne, a le physique d’une femme qu’on imagine mal torturée par les tourments de la création (et pourtant !), prise entre les caprices de son chat et la chaudière en panne. Elle travaille dans l’école d’art où elle-même a étudié, sous la direction de sa propre mère. Son frère est dépressif, son père se laisse envahir chez lui par des sans-gêne. En outre, sa voisine Jo (Hong Chau), qui est aussi sa propriétaire, artiste comme elle, lui donne en pension un pigeon blessé quand elle-même ne peut s’en occuper. Bref, les petites et grandes vicissitudes de l’existence n’ont aucun secret pour Lizzy.

Pour autant, Lizzy est une véritable artiste, qui travaille d’arrache-pied, avec l’angoisse chevillée au corps, en vue de sa prochaine exposition. Pour que les œuvres qu’elle produit soient crédibles, Kelly Reichardt a fait appelle à Cynthia Lahti, sculpteur, et à ses très expressives statuettes de femmes.

Ce que Kelly Reichardt signifie là, mezzo vocce, c’est que l’art est loin d’être une activité hors sol, détachée des contingences, comme le voudrait une vision tenace, publicitaire, héritée du romantisme. Aux yeux de la cinéaste états-unienne, l’inspiration, si tant est qu’elle existe, est profondément matérialiste, ancrée dans le prosaïsme. Pas de sacralisation de l’art, ni d’héroïsation de celles et ceux qui s’y adonnent. Le travail – qui peut en partie s’apprendre, la présence d’une école d’art n'est pas sans signification – est premier, d’où les contrariétés de Lizzy quand elle perd du temps à autre chose. Ce qui n’empêche pas la sublimation du quotidien, sa formalisation intime et singulière. Et, après beaucoup d’efforts et de doutes, le surgissement d'une œuvre. Vincent Lindon sera-t-il conquis par cette vision, lui qui a interprété un Rodin animal chez Jacques Doillon?

Mon palmarès idéal

Une rumeur tourne sur la Croisette selon laquelle Leila et ses frères, de l’Iranien Saeed Roustaee, obtiendrait la palme. On sait ce qu’il faut penser des rumeurs. En 20 ans de présence à Cannes, les bruits les plus insistants que j’ai entendus avant la cérémonie de clôture se sont toujours révélés faux. À une exception près : en 2010, ceux qui soufflaient un ou deux jours avant l’annonce du palmarès qu’Oncle Boonmee, celui qui se souvient de la vie antérieure, d’Apichatpong Weerasethakul, repartirait en or répandaient, en avant première, une information.

Cela dit, restons prudent. Si Leila et ses frères rafle la mise, troisième long métrage d’un cinéaste de 32 ans, très remarqué pour son opus précédent, La Loi de Téhéran, ce choix me laissera sceptique. Si la dimension théâtrale est plutôt réussie – une grande partie du film se déroule dans une maison avec plusieurs personnages entassés dans des pièces étriquées –, les règlements de compte familiaux entre un vieux père tyrannique, de grands fils chômeurs aux bras cassés et leur sœur lucide et courageuse mais dénuée de pouvoir au sein de cet aréopage masculin, dans un flot de cinglantes reparties ininterrompu sur une durée de 2h49, finissent par lasser. D’autant que le film ne va pas jusqu’au bout de son entreprise de destruction : derrière les vacheries les plus brutales, il y a de l’amour bien sûr…

Pour ce qui me concerne, voici mon palmarès idéal, un tantinet audacieux, surtout pour la palme, les deux films en question étant les plus libres formellement, les plus déroutants au bon sens du terme.

Palme d’or : Hi-Han (EO), de Jerzy Skolimovski, ou Pacifiction, d’Albert Serra

Grand Prix : Armageddon Time, de James Gray

Prix d’interprétation féminine : Alyona Mikhailova (La Femme de Tchaïkovski, de Kirill Serebrennikov)

Prix d’interprétation masculine : Benoît Magimel (Pacifiction, d’Albert Serra) ou Pierfranco Favina (Nostalgia, de Maio Martone)

Prix de la mise en scène : Les Amandiers, de Valeria Bruni-Tedeschi

Prix du scénario : Broker, de Kore-Eda Hirukazu, ou Les Crimes du futur, de David Cronenberg

Prix du Jury : Showing Up, de Kelly Reichardt

À ce soir, pour la cérémonie de clôture et le (vrai) palmarès – dont je ferai un rapide commentaire dans une ultime chronique !


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