Pacifiction, d’Albert Serra (Cannes, Compétition)

Le réalisateur catalan a présenté une œuvre bouleversante d’originalité portée par un immense Benoît Magimel.

Christophe Kantcheff  • 27 mai 2022
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Pacifiction, d’Albert Serra (Cannes, Compétition)
© Les Films du Losange

Journée chargée hier dans la compétition : 3 films, 7 heures de projection. Loin d’être toutes de la même intensité. À côté de la mignardise tire-larmes de Lucas Dhont (Close), d’un Kore-Eda Hirokazu (Broker, ou, titre français, Les Bonnes étoiles) qui, après son escapade européenne, retrouve ses questionnements sur la famille tout en étant loin d’atteindre le niveau d’Une histoire de famille, Palme d’or en 2018, une œuvre est venue illuminer le festival de son originalité et de sa liberté : Pacifiction, d’Albert Serra. Le plus long des trois, 2h45, mais celui dont on ne devine rien à l’avance, dont on ne sait quelle sera la séquence à venir, ni même le plan suivant.

Albert Serra a posé les bases de son cinéma avec des œuvres contemplatives, éclatantes de poésie visuelle et matérialiste, contenant, déjà, une bonne dose d’humour. C’était Honor de Cavalleria (2006) et Le Chant des oiseaux (2008), tous deux révélés à la Quinzaine des réalisateurs. Puis, s’est ajoutée une propension aux crépuscules, aux atmosphères funèbres, dont les plus beaux morceaux sont La Mort de Louis XIV (2016), avec Jean-Pierre Léaud en roi soleil déclinant, et Liberté (2019). Voici qu’avec Pacifiction (titre français : Tourment sur les îles), tout en n’oubliant rien de ce qu’il a fait, Albert Serra s’empare pour la première fois d’un grand sujet contemporain et sensible : les essais nucléaires français en Polynésie.

Après ceux de 1995, qui restent à Tahiti dans les mémoires et dans les chairs, une rumeur circule selon laquelle de nouveaux essais nucléaires sont en cours de préparation. Il ne s’agit que d’une rumeur, aucune information officielle n’étant délivrée pour la confirmer ou non. Même le haut-commissaire de la République, représentant de l’État sur l’archipel, qui a pour nom De Roder (Benoît Magimel), en ignore tout.

De Roder est le personnage central de Pacifiction, homme pivot à la fonction tutélaire, de la même façon que la métropole contrôle d’en haut (et de loin) la Polynésie. Mais plutôt que de le voir dans une toute-puissance, qui serait assurément fantasmée, le film le montre avec toutes ses limites d’acteur politique et son humanité d’homme plutôt bienveillant, qui aimerait bien faire. Coincé entre un « amiral », chef d’une armée secrètement désireuse de rétablir la grandeur coloniale d’antan, et des activistes locaux en lutte pour la défense et l’émancipation des populations polynésiennes, De Roder incarne un néo-colonialisme pro-entrepreneurial, parfois démagogique, qui semble surtout en rester à l’état de paroles.

Poser les choses ainsi est sans doute nécessaire pour présenter les enjeux politiques du film, mais bien insuffisant. Parce que Pacifiction ne s’en tient pas, peu s’en faut, à son sujet. Ou plus exactement, il ne le traite pas comme un dossier en l’agrémentant d’une forme. Il le fait vibrer, le fait résonner dans toutes les dimensions possibles, esthétiques, symboliques, ou même comiques.

Esthétique, parce qu’au-delà de la beauté des paysages – que Serra filme avec maestria –, le cinéaste installe une atmosphère de langueur déliquescente, notamment autour d’une boîte détenue par un Européen (Sergi López, sous-employé dans ce tout petit rôle, presqu’une silhouette), prise peu à peu dans une lumière uniforme où les corps s’indifférencient – le ton crépusculaire est là : serait-ce celui de l’avenir de la France dans ses dernières possessions coloniales ? Symbolique, en particulier dans une séquence d’une bouleversante splendeur, qui troue le film de son éclat : De Roder se rend sur la mer où une immense vague lance un défi aux surfeurs. La force, l’énergie qui en émane renvoie à une puissance déstabilisatrice, menaçante, qu’on ne peut vaincre et qu’il faut respecter.

Comique, enfin, parce que De Roder l’est profondément, toujours sans le vouloir – mais sans jamais être étrillé par le cinéaste, dont l’ironie « douce » se pose sur tous ses personnages. Par exemple quand le haut-commissaire se lance dans un discours d’hommage à l’œuvre d’une écrivaine parisienne invitée, digressant sur ses propres manies d’écriture, développant une idée générale qui s’épuise vite.

Pour interpréter De Roder, il fallait un comédien d’une trempe exceptionnelle, dont la performance réside précisément dans le fait de n’en réaliser aucune : Benoît Magimel est celui-là. Avec ses allures de faux maffieux à petit bras, son air de tout maîtriser en n’en pouvant mais, sa vraie-fausse familiarité avec des Polynésiens, il incarne tout en nuances ce personnage en lui conférant une sensibilité souterraine, une présence compacte et instable, une vérité inouïe. Déjà récompensé par un prix d’interprétation à Cannes pour son rôle dans La Pianiste (2001), Benoît Magimel est un immense comédien, auquel Albert Serra a offert un rôle à sa (dé)mesure.

Cinéma
Temps de lecture : 4 minutes
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