Dossier : Fin de régime

L’exécutif condamné au compromis

Le nouvel équilibre politique issu des législatives entrave les pouvoirs d’Emmanuel Macron. Le gouvernement devra revoir ses ambitions en fonction des majorités qu’il parviendra à arracher.

La situation politique issue des élections législatives des 12 et 19 juin est sans précédent. Jamais depuis l’instauration du quinquennat et l’inversion du calendrier électoral en 2002, un président nouvellement élu (ou réélu) n’avait échoué à obtenir le soutien d’une confortable majorité de députés. Le « fait majoritaire », l’un des piliers de la Ve République qui structurait le fonctionnement parlementaire depuis 1962, est cassé. Aucune majorité ne se dégage dans l’Assemblée nationale nouvellement élue.

Avec 246 députés, la coalition présidentielle n’obtient qu’une majorité relative. Il lui manque 44 sièges pour atteindre la barre des 289, seuil de la majorité absolue. À gauche de l’Hémicycle, elle aura fort à faire avec une opposition revigorée par l’alliance de la Nouvelle Union populaire écologique et sociale (Nupes) et ses 142 députés, répartis en quatre groupes (La France insoumise, Parti socialiste, Europe Écologie-Les Verts, Parti communiste). À sa droite, l’extrême droite se taille la plus grosse part : pour la première fois dans un scrutin majoritaire, le Rassemblement national (RN) obtient seul et sans alliance un groupe en passant de 8 à 89 députés. Il devance Les Républicains (LR) et l’Union des démocrates et indépendants (UDI) qui, avec 64 députés, perdent la moitié de l’effectif élu en 2017.

Macron perd en maîtrise de son destin ce que l’Assemblée retrouve en marges d’autonomie.

Dans un scrutin marqué une fois de plus par une abstention préoccupante (53,77 %) et un gros contingent de bulletins blancs et nuls (7,64 % des votants), les électeurs ont clairement sanctionné le président réélu en infligeant une véritable déculottée à son parti. Renaissance, le nouveau nom de La République en marche, s’effondre de 314 députés élus en 2017 à 162 ce 19 juin, tandis que le MoDem se maintient à 48 sièges et Horizons en fait entrer 27. Autres signes du dégagisme dont le parti présidentiel a fait les frais, de nombreux ténors de la majorité ont été battus : plusieurs anciens ministres (Jean-Michel Blanquer et Emmanuelle Wargon, dès le premier tour ; Élisabeth Moreno et Roxana Maracineanu au second), trois ministres en poste et obligés de quitter le gouvernement (Amélie de Montchalin, Brigitte Bourguignon et Justine Benin), mais aussi des pièces maîtresses du dispositif macronien au Palais-Bourbon comme le président de l’Assemblée, Richard Ferrand, les chefs de file des députés LREM, Christophe Castaner, et MoDem, Patrick Mignola, le rapporteur général du budget, Laurent Saint-Martin, ou la présidente de la commission de la Défense, Françoise Dumas. Autant de postes stratégiques désormais vacants, et qui suscitent déjà des ambitions et des batailles plus ou moins feutrées au sein de la confédération Ensemble ! regroupant les soutiens du Président.

Le camp de ce dernier est nettement plus faible que les 275 députés dont disposait François Mitterrand de 1988 à 1993, quand cette majorité relative avait permis à ses Premiers ministres, Michel Rocard, Édith Cresson et Pierre Bérégovoy, de gouverner en cherchant des soutiens tantôt à gauche, tantôt à droite, souvent auprès des élus ultramarins, et à grand renfort d’article 49-3, utilisé à 39 reprises pour contourner le Parlement. Ce scénario n’est toutefois pas envisageable. Depuis la révision constitutionnelle de juillet 2008, les possibilités de recours à l’article 49-3 de la Constitution sont limitées : la responsabilité du gouvernement peut être engagée sur le vote d’un projet de Loi de finances ou de financement de la Sécurité sociale mais sur un seul autre projet (ou proposition) de loi au cours d’une même session parlementaire.

L’« hyperprésident » du premier quinquennat va devoir s’accoutumer à une culture du compromis avec des majorités changeantes. En campagne, soucieux d’imprimer une nouvelle image à son second mandat, Emmanuel Macron promettait déjà d’être un « homme nouveau » et de gouverner selon « une méthode nouvelle ». Sans que personne n’ait jamais saisi ce qu’elle serait, ni le candidat Macron ni le Président réélu n’ayant pris le soin de préciser ses intentions. Pour le coup, s’il ne veut pas être réduit à l’impuissance, il va devoir opter pour une méthode de gouvernement assurément « nouvelle », inédite même, que lui ont imposé les électeurs en lui refusant une majorité absolue de godillots. Privé de ses Playmobils qui votaient sur ordre et en cadence toutes ses réformes, Emmanuel Macron perd en maîtrise de son destin ce que l’Assemblée nationale retrouve en marges d’autonomie.

Cette nouvelle configuration, où le Palais-Bourbon redevient le centre de la vie politique, ouvre une période d’incertitudes et de turbulences.

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