L’art de la com’

La méthode Sarkozy doit beaucoup à une communication outrancière conçue comme une arme. Pour se faire comprendre, il faut « parler simple ».

Michel Soudais  • 29 mars 2007 abonné·es

Lundi matin, à quelques heures de son départ de la place Beauvau, radios et journaux semblaient croire Nicolas Sarkozy sur parole. Le ministre-candidat ayant expliqué, depuis les Antilles, que le placement en garde à vue, trois jours plus tôt, de la directrice d’une école maternelle du quartier parisien de Belleville, qui avait protesté contre l’interpellation d’un parent sans-papiers, était « une décision judiciaire » prise « par un procureur de la République indépendant » , c’était donc forcément vrai. « C’est un officier de police judiciaire qui a pris la décision et en a avisé le parquet » , qui l’a « autorisée » , nuançait pourtant, le procureur de la République de Paris, Jean-Claude Marin, dans le Journal du dimanche .

Idem sur l’opération policière du mardi précédent, à l’origine de l’affaire et présentée comme ayant été conduite « sur réquisition » du parquet : elle n’a été qu’ « autorisée » par la Justice, assure ce magistrat. Mais Nicolas Sarkozy ne s’embarrasse pas de ce genre de détails. Du coup, entre la parole péremptoire du ministre et celle, technique, du magistrat, le match est inégal.

Nicolas Sarkozy le sait et n’hésite pas à en abuser. Il aura fallu attendre plus d’un an pour qu’un rapport de l’IGS atteste que les deux adolescents dont la mort à Clichy-sous-Bois a été à l’origine des émeutes de l’automne 2005 dans les banlieues avaient bien été « poursuivis » , au moins à deux reprises, par les policiers, contrairement à ce qu’avait affirmé leur ministre de tutelle. Adepte d’un « parler vrai » qui est aussi un « parler simple » et « direct » , le président de l’UMP ne craint pas de s’affranchir des règles de droit que devrait lui imposer sa fonction.

Le 4 juillet 2003, deux jours avant le référendum Corse (qu’il perdra), le ministre est en meeting en province quand il annonce la bonne nouvelle : « L’assassin du préfet Érignac vient d’être arrêté. » Avocat de formation, Nicolas Sarkozy n’ignore pas qu’Yvan Colonna, n’ayant pas encore été jugé, bénéficie de la présomption d’innocence. Mais parler de l’« assassin présumé », expression juridiquement acceptable, est encore trop sophistiqué quand on veut, comme lui, « être compris de tous » .

Pour Nicolas Sarkozy, « la communication est à l’action ce que l’aviation est à l’infanterie : l’aviation doit passer pour que l’infanterie puisse sortir » [^2]. La métaphore est martiale. La com’ n’est pas seulement un faire savoir, elle est une arme. Huit mois ministre d’État, de l’Économie et des Finances, en 2004, Nicolas Sarkozy a tenté d’appliquer à Bercy les méthodes qui avaient fait son succès place Beauvau : hyperactivité et communication à outrance. Parmi les grandes opérations montées alors, on se souvient de la convocation des patrons de la grande distribution sommés de s’engager sur une baisse des prix de 2 %. Un engagement fictif, estimeront les organisations de consommateurs. Mais un show qui aura permis à l’ex-maire de Neuilly de faire croire au peuple qu’il tire les conséquences « de ce qu’il vit au quotidien ».

La fermeture du centre de Sangatte symbolise bien sa méthode. Dès son arrivée au ministère de l’Intérieur, Nicolas Sarkozy décide de fermer ce centre de la Croix-Rouge où des centaines de réfugiés kurdes et afghans attendent un hypothétique passage vers l’Angleterre. C’est chose faite en décembre 2002. Officiellement, c’est un succès salué par les élus locaux, communistes et socialistes compris, dont Jack Lang. Dans les faits, cette fermeture n’a fait que rejeter à la rue des réfugiés toujours aussi nombreux ( Politis n° 930). Et les aider est devenu un délit.

Persuadé que « la France se donne à celui qui la désire le plus » [^3], Nicolas Sarkozy entreprend de la séduire. Au moyen d’amalgames et de simplifications. Comme s’il faisait sienne une formule du philosophe jésuite Gracian : « Pour séduire, il faut réduire. »

[^2]: L’Express, 17 novembre 2005.

[^3]: France 2, 5 décembre 2004.

Politique
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