« Mai 68 m’a ouvert les yeux »

Des ouvrières aux usines de Lip et Yema de Besançon témoignent de leur expérience de Mai 68 et de la rupture avec un ordre hiérarchique figé.

Jean-Baptiste Quiot  • 26 juillet 2007 abonné·es

Mai68, c’est l’histoire d’une prise de conscience. Où plutôt une nouvelle étape dans l’évolution des mentalités ouvrières~: la hiérarchie et les rapports de production ne sont pas une loi naturelle. « Personnellement, c’est Mai68 qui m’a ouvert les yeux. Avant, je croyais que les ouvriers étaient naturellement sur terre pour en baver. Puis j’ai pensé que je m’étais peut-être trompée et que les choses pouvaient changer. J’ai alors compris que la seule solution pour les ouvriers était d’agir collectivement. » Ainsi parle Jeannine Pierre-Émile, déléguée CFDT chez le fabriquant de montres Yema en 1968, puis à Lip en 1969. « Pourtant, j’avais 34ans et j’élevais, seule, mes enfants , poursuit-elle *. Je ne pouvais pas me permettre de faire la grève. Ma situation était dure, elle prenait toutes mes forces et occupait toutes mes pensées. Mes enfants étaient mon seul et unique but. Cela m’obligeait à travailler la semaine à l’usine de Yema et les dimanches dans un PMU. »*

Comment les choses auraient-elles pu changer~? Quelle a été la rupture dans cet ordre figé des choses~? « Quand les événements de Mai68 ont éclaté, j’étais fascinée par les images du mouvement étudiant que retransmettait la télévision. Je me disais~: mais toi, est-ce que tu as le droit~? J’avais peur de perdre mon travail. Je pensais que je n’avais pas de pouvoir. Puis Charles Piaget, délégué CFDT de Lip, est venu dans notre usine et nous a parlé du droit des ouvriers et de la grève générale. Ce qui était alors une curiosité de ma part est devenu une conviction~: collectivement on pouvait avoir le pouvoir. Ç’a été une prise de conscience totale. C’est comme ça que je me suis passionnée pour la lutte sociale. J’ai alors décidé d’être déléguée syndicale dans mon entreprise », explique, enthousiaste, Jeannine. Un enthousiasme qui n’oublie pas la dureté de la grève et le risque de la contestation. « La grève générale a duré deux semaines à l’usine, c’était très dur. Je ne gagnais plus ma vie et je ne pouvais plus assumer mes charges familiales. Après la victoire, j’ai décidé de rejoindre l’usine de Lip. En 1968 comme en 1973, là-bas, tout le monde participait à la grève, et j’étais toujours en première ligne dans les manifestations. C’est ça qui était bien. Les idées fusaient de part et d’autre, et les gens les suivaient ».

En Mai68, Noëlle Darteville avait 43ans. Elle travaillait, elle, déjà chez Lip. « Il fallait faire quelque chose pour sortir de l’ambiance des entreprises dans lesquelles la parole syndicale était peu tolérée. Ce qui nous a fait bouger, c’était de voir défiler tous ces étudiants~: c’était énorme » , se souvient-elle. En tant que déléguée syndicale CGT, Noëlle Darteville figurait parmi les meneurs de la grève. « Je me rappelle quand Charles Piaget est venu me chercher pour l’accompagner à une convocation de Fred Lip, le patron de l’usine. Quand nous sommes arrivés dans son bureau, ses valises étaient faites, et il nous a dit~: « Si c’est la révolution, avec d’autres patrons, on fout le camp en Suisse. » » Mais il n’a pas bougé. Moi, je lui disais~: « Est-ce que vous pensez qu’on fait la grève par plaisir~? Est-ce que ça nous fait plaisir de manger des pommes de terre tous les jours~? » » C’est cette parole d’égal à égal dans les rapports hiérarchiques qu’a fait jaillir le mouvement de Mai68. « Avant, on n’avait pas le droit d’afficher les comptes rendus des réunions. Si on avait une critique à faire, il fallait obligatoirement passer par le patron. Avec 68, les rapports hiérarchiques ont changé. On n’avait plus le patron pour nous surveiller constamment. Les discussions étaient plus démocratiques. C’est ce droit acquis qui nous a permis, en 1973, de nous mettre immédiatement en grève contre les suppressions d’emplois » , raconte-t-elle.

Les femmes ont également vu un certain ordre des choses bouleversé~: « Pour nous, les femmes, les choses ont aussi changé. Grâce à Mai68, nous avons trouvé une certaine liberté. Une liberté qui nous a permis de mieux nous défendre. C’était nouveau dans le sens où nous avions gagné une confiance en nous-mêmes. » La grève générale reste un exemple de victoire ouvrière~: « Tout ce qui a été décidé à Grenelle nous a été accordé dès la première semaine de grève. Mais comme il n’y avait pas eu d’accords avec les autres entreprises, nous avons continué pendant une semaine, par solidarité » , explique Noëlle Darteville.

Une victoire qui n’est pas touchée par la nostalgie, mais semble bien au contraire constituer un « ici et maintenant » indépassable. Comme l’explique l’ex-déléguée de Lip~: « Quand j’ai vu les jeunes lutter contre le CPE, j’ai admiré leur courage, et ils m’ont fait penser à la jeunesse de Mai68. Contrairement à ce que disent certains, Mai68 ne peut pas être effacé. Les droits que nous avons obtenus alors sont aujourd’hui des droits acquis. »

Société
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