Gabriel Attal, « premier manager toxique de France » ?

De nombreux collaborateurs de Prisca Thevenot et d’autres ministres quittent le navire. Enquête sur l’incurie des services du Premier ministre.

Nils Wilcke  • 14 mai 2024 libéré
Gabriel Attal, « premier manager toxique de France » ?
Gabriel Attal, à Lyon, le 13 mai 2024.
© OLIVIER CHASSIGNOLE / AFP

Malaise au sommet de l’État après le grand déballage dans la presse sur les méthodes de management des ministres et en particulier de la porte-parole du gouvernement, Prisca Thevenot. Des démissions en cascade, dont celles de son directeur de cabinet, son adjointe et sa cheffe de cabinet, en une petite semaine, comme l’ont révélé Marianne puis Libération. Dans le petit cercle des cabinets ministériels, c’est du jamais vu, surtout à un poste aussi sensible en pleine campagne des européennes.

À cela s’ajoute la démission le 2 avril dernier de son conseiller « discours » Alexis Bétemps, mis en cause par une enquête de Mediapart pour son passé de militant d’extrême droite et son attrait pour Alain Soral. En tout, pas moins de huit collaborateurs de Prisca Thevenot ont quitté leur ministre, quatre mois à peine après leur arrivée. « C’est quand même la cata, la gestion RH sous Gabriel Attal », souffle un conseiller encore en poste auprès de Politis. « C’est surprenant que tout cela finisse dans les journaux », reconnaît l’ex-conseiller d’un ministre régalien.

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Et encore, les articles de presse qui relatent ces départs en série édulcorent la réalité : « C’est ces petites putes qui veulent partir », aurait répondu Prisca Thevenot à un collaborateur à propos de deux conseillères à l’annonce de leurs démissions. « Je ne pensais pas que tu te laisserais manipuler par des filles », aurait-elle ajouté. Une violence verbale dont elle était déjà coutumière quand elle était simple députée à l’Assemblée, selon les témoignages recueillis par Politis. « S’il le faut, tu dois te prostituer auprès de journalistes pour m’obtenir un portrait », aurait-elle aussi exigé, avant de s’en prendre à un autre collaborateur, le traitant de « pervers narcissique ».

Une ministre « manipulatrice »

Les démissionnaires qui ont accepté de s’exprimer le font tous sous couvert d’anonymat, soit par peur des représailles, soit parce qu’ils espèrent rejoindre un autre ministère pour poursuivre leur travail. L’un d’eux, l’ancien directeur de cabinet de Mme Thevenot, William Elman, a déjà intégré l’équipe de Patrice Vergriete, le ministre délégué aux transports, mais le recrutement était déjà en cours avant son coup d’éclat, selon nos informations. La ministre, elle, a souvent changé de versions, mettant d’abord en avant un « amour » contrarié avec son ancienne équipe avant de décrire « des amis qu’elle salue ». Intenable pour les partants, qui ont dénoncé « les mensonges » de la ministre.

Elle m’a reproché de ne pas la laisser voir ses enfants et que j’allais être responsable de son divorce.

Entre-temps, Prisca Thevenot a rétropédalé dans Le Monde, affirmant qu’elle est la victime d’« une attaque en meute » à son égard alors qu’elle était « en situation de faiblesse ». « Prisca ne supporte pas qu’on la quitte tout en étant consciente que son comportement est intenable », confie l’une de ses anciennes collaboratrices. La ministre est décrite comme « manipulatrice », pratiquant volontiers le chantage affectif : « Une fois qu’elle était un peu fatiguée et ne voulait pas faire un déplacement, elle m’a reproché de ne pas la laisser voir ses enfants et que j’allais être responsable de son divorce », raconte un autre collaborateur, essoré par celle qu’il juge « incapable de gérer ses responsabilités ministérielles ». 

Sollicitée, Prisca Thevenot n’a pas répondu à nos questions. Dans l’imaginaire collectif, le job de conseiller ministériel alimente les fantasmes : un cadre de travail souvent magnifique sous les ors de la république dans des bâtiments historiques au cœur de Paris, l’usage d’une voiture de fonction avec chauffeurs lors des déplacements de son ministre, un traitement généreux (de 4 000 à 7 000 euros par mois), les usages protocolaires, etc.

Mais derrière le décorum et les parafeurs roses, les « petites mains » qui permettent à la machine gouvernementale de tourner souffrent au quotidien. Soumis à des horaires à rallonge et des cadences infernales, les conseillers sont nombreux à « craquer » sous la pression et parfois, les errements de leur ministre.

Le cas Thevenot n’est pas isolé au sein du gouvernement. Début avril, Aurore Bergé était elle aussi épinglée par Le Canard Enchaîné, l’accusant de faire « craquer son cabinet », en précisant que ce n’était « pas la première fois ». « Je n’ai jamais vu une telle détresse psychologique en cabinet », témoignait l’une des victimes de la ministre française déléguée chargée de l’Égalité entre les femmes et les hommes et des discriminations. L’élue des Yvelines est aussi mise en cause par Mediapart pour avoir bloqué le recrutement d’une fonctionnaire en raison de ses opinions politiques.

Aurore Bergé a dénoncé des allégations « mensongères portant atteinte à (s)on honneur » tout en menaçant Le Canard Enchaîné d’une plainte en diffamation. Pourtant, d’autres témoignages mettent en cause la ministre, certains remontant à son engagement dans la campagne d’Alain Juppé de la primaire de la droite en 2017. « Si elle va au procès, je témoignerai à la barre sur son comportement », jure un ancien conseiller qui a travaillé avec elle à l’époque. « Je n’ai jamais rencontré une personne aussi mauvaise », affirme cette source, qui reste marquée par cette expérience.

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Autre ministre, autre avalanche de témoignages. Début mai, Marianne révélait que de nombreux collaborateurs de Hervé Berville étaient au bout du rouleau en raison du dilettantisme du secrétaire d’État chargé de la Mer et de la Biodiversité. Au même moment, Libération annonçait le départ d’au moins deux conseillères de Sarah El Haïry. Là encore, un management jugé « toxique » et un ministère de l’Enfance, de la Jeunesse et des Familles « délaissé au profit de la campagne des municipales » à Nantes, ce dont l’intéressée se défend. Dernier scandale en date, le directeur de cabinet de Catherine Vautrin, Georges-François Leclerc, dont le management ferait trembler les collaborateurs de la ministre de l’hôtel du Châtelet, rue de Varennes. « C’est un vieux c… », murmure-t-on dans les couloirs. Ambiance.

« Matignon ne joue pas son rôle de vigie »

Comment expliquer cette atmosphère délétère ? Certains évoquent l’ambiance de fin de règne au gouvernement lié aux européennes. Gabriel Attal est donné partant en cas de lourde défaite de la majorité aux élections le 9 juin. D’autres insistent volontiers sur le profil « junior » des équipes ministérielles pour mieux les discréditer. Des arguments qui résistent mal à la réalité : « Certains des anciens conseillers de Prisca Thevenot ont de la bouteille », observe un conseiller en place.

L’ancienne directrice de cabinet de la ministre a ainsi travaillé pour Christiane Taubira place Vendôme lors du quinquennat de François Hollande, sa cheffe de cabinet a œuvré pour Pap Ndiaye lors de son passage au ministère de l’Éducation nationale. La ministre emblématique de la gauche était réputée pour épuiser ses équipes, notamment lors de la bataille du mariage pour tous en 2013. « Sauf qu’elle était d’abord très exigeante avec elle-même », se souvient l’une de ses anciennes collaboratrices. Comprendre : ce n’est pas le cas de Mme Thevenot.

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En réalité, le coupable serait plutôt à chercher du côté de l’incurie du Premier ministre et de ses proches : « Matignon ne joue pas son rôle de vigie », alertent plusieurs familiers du pouvoir. C’est pourtant aux services de Matignon et en particulier au puissant secrétariat général du gouvernement (le SGG) que revient le rôle de DRH en dernière instance. « On a fait tous les signalements possibles, on est face à un mur », témoigne un ancien collaborateur. Pire, Gabriel Attal a pris le soin d’envoyer un SMS de soutien à Prisca Thevenot, que son entourage a fait fuiter dans la presse. De quoi « dégoûter » les dernières bonnes volontés.

« Le Premier ministre remet en cause notre parole alors qu’il multiplie les prises de parole sur le harcèlement, c’est une honte », juge un ancien conseiller, en référence aux promesses sans suites de Gabriel Attal sur le harcèlement scolaire. Dans le même temps, la « meute » du Premier ministre – comme elle se surnomme elle-même – composée de son petit carré de fidèles et notamment son conseiller en communication Louis Jublin, ont géré la com de crise directement avec les journalistes. Ce dernier n’a pas répondu à nos questions.

L’équipe de Gabriel Attal n’a pas le sens de l’État et ne travaille que pour sa personne, pas pour un collectif.

Au fil des jours, les nouveaux cas sortis dans la presse ont permis de « noyer » le cas Thevenot, le plus grave de tous. « L’équipe de Gabriel Attal n’a pas le sens de l’État et ne travaille que pour sa personne, pas pour un collectif », juge un conseiller en place. « Gabriel Attal, premier manager toxique de France », ironise un autre. Un crève-cœur pour les rescapés de l’ère Borne, dont certains font partie des macronistes de la première heure. L’ancienne Première ministre, réputée pour se montrer très exigeante avec ses équipes, était engagée sur les questions de harcèlement en interne : « Son directeur de cabinet, Aurélien Rousseau était très attentif au management à Matignon et dans les ministères », observe un proche de l’ancienne locataire de Matignon. 

Signe de la gravité de la situation, l’Élysée s’est saisi de la question. Deux conseillers d’Emmanuel Macron ont été informés des faits, selon nos informations : « On s’est sentis écoutés », souffle un ancien collaborateur de Prisca Thevenot. Une réunion serait prévue prochainement pour évoquer le sujet. Mais Gabriel Attal dispose lui aussi de puissants relais au palais.

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