Karotnia, ou le temps suspendu

En reportage à Moscou, Claude-Marie Vadrot a découvert un quartier
de la capitale russe figé dans le temps, comme si le pays n’était pas sorti de l’ère soviétique. Rencontre avec ses habitants.

Claude-Marie Vadrot  • 27 septembre 2007 abonné·es

En sortant du vieux bureau de la Caisse d'épargne, Vesna s'arrête devant un parterre d'oeillets d'Inde. Elle hésite, puis cueille un petit bouquet pour l'anniversaire de sa fille~; elle s'excuse en souriant, surprise par la photo~: « Vu ce qui reste sur mon compte, je n'ai pas les moyens d'acheter quelque chose chez le fleuriste. Vous avez vu les prix~? Anna a 30 ans, mais ça lui fera plaisir de trouver ce bouquet sur la table, tout à l'heure. » Vesna travaillait autrefois (pour elle, «~autrefois~», c'est du temps de l'Union soviétique) comme technicienne de laboratoire dans un centre de recherche sur le pétrole. Tout près de l'immeuble où elle habite toujours, avec son mari et ses deux filles. Après son licenciement, en 1992, elle a essayé de faire des affaires, comme beaucoup de Russes. Cela n'a pas marché, malgré quelques voyages, au début fructueux, vers la Turquie, d'où elle rapportait des ballots de vêtements.

Karotnia est une oasis de calme, mais il y règne une grande pauvreté. CLAUDE-MARIE VADROT

Aujourd'hui, avec son mari ingénieur devenu chauffeur de taxi, Vesna survit de petits boulots, vendant deux ou trois fois par semaine les fruits que les Caucasiens n'osent plus écouler eux-mêmes, par crainte des descentes de policiers pourchassant les «~culs noirs~» [^2] et des réactions racistes. Elle soupire~: «~Heureusement, ici, nous avons gardé nos appartements, nous en sommes devenus propriétaires.~» Dans quelques heures, en famille, elle dînera de

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Monde
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