Rome-Tunis-Alger, super gardiens de la forteresse Europe 

Le renforcement des relations entre l’Italie, la Tunisie et l’Algérie remodèle ces dernières années les équilibres de la Méditerranée en matière de surveillance, de défense et d’énergie. Un nouvel axe qui contribue à empêcher toute migration irrégulière, et renforce une Union européenne qui externalise toujours plus sa gestion des frontières.

Nadia Addezio  • 4 février 2026 abonné·es
Rome-Tunis-Alger, super gardiens de la forteresse Europe 
© Politis - Ida Marie Odgaard / Ritzau Scanpix via AFP

Dans un rapport intitulé « The Nexus of Technology and Migration : Tech-Facilitated Border Control and Implications for Tunisia », le Forum tunisien pour les droits économiques et sociaux (FTDES), une ONG qui défend les droits des migrants, analyse le processus ayant conduit la Tunisie à devenir un partenaire stratégique des politiques européennes d’externalisation de la gestion des frontières.

Un tournant décisif s’est produit en 2015, lorsque plus d’un million de migrants sont arrivés dans l’Union européenne, dont un sixième depuis l’Afrique. En réponse, la Commission européenne a créé l’EU Emergency Trust Fund for Africa (EUTF for Africa), un fonds en partenariat avec les États africains, visant essentiellement à contenir les départs du continent. L’Italie en a été le deuxième contributeur après l’Allemagne.

L’un des premiers programmes financés par l’EUTF a été le Border Management Programme for the Maghreb (BMP-Maghreb), actif jusqu’en 2028. Ce programme a doté la garde nationale tunisienne de systèmes avancés de surveillance maritime (radars, caméras thermiques, systèmes d’identification automatique), renforçant ses capacités d’interception et de refoulement des embarcations le long des frontières libyennes et algériennes.

Cette capacité s’intensifie en 2023 avec la signature d’un mémorandum d’entente (MoU) entre l’UE et la Tunisie prévoyant « une aide immédiate » de 105 millions d’euros pour soutenir la garde côtière tunisienne et sa gestion des frontières.

Entre juin 2023 et novembre 2024, le rapport « State Trafficking », rédigé par des chercheurs européens indépendants, décrit un système d’expulsion et de vente d’êtres humains à la frontière tuniso-libyenne : la garde nationale tunisienne capture les personnes sub­sahariennes, les conduit d’abord vers des centres de détention puis à la frontière, où s’opère l’échange avec les autorités libyennes contre de l’argent et du carburant. Les personnes sont alors transférées vers des prisons libyennes.

Données GPS, radars, caméras…

Parallèlement, en 2020, l’Italie a adopté avec le Bureau des Nations unies pour les services d’appui aux projets (Unops) le programme « Support to Tunisia’s border control and management of migration flows ». Renouvelé chaque année, il constitue l’accord-cadre par lequel Rome finance la maintenance, l’achat et la livraison de vedettes, d’équipements de bord et de véhicules de patrouille, comme le souligne le dernier rapport d’Avocats sans frontières (ASF).

Toujours en 2020, Tunisia Software Technologie développe – avec le soutien de l’Italie – l’Integrated System for Maritime Surveillance (ISMariS). Utilisé par la garde maritime tunisienne pour intercepter et bloquer les départs, ce système intègre données GPS, radars VHF et caméras de surveillance.

Entre août 2023 et août 2024, les interceptions de la garde côtière tunisienne ont augmenté de plus de 45 %.

« IsMariS a contribué à l’extension de la surveillance, qui s’étend aux réseaux sociaux et aux interceptions des appels téléphoniques », explique Romdhane Ben Amor, porte-parole du FTDES. Selon ASF, entre août 2023 et août 2024, les interceptions de la garde côtière tunisienne ont augmenté de plus de 45 %. Et les départs ont diminué de 88 % fin avril 2025 par rapport à la même période de 2024. Cela révèle l’efficacité des politiques d’externalisation et leur coût sécuritaire.

« Après le coup de force de 2021, marqué par la suspension du Parlement tunisien, le président Kaïs Saïed s’est appuyé sur deux acteurs essentiels : l’armée et la garde nationale, qui bénéficient de l’aide européenne », souligne Romdhane Ben Amor. En octobre, les autorités tunisiennes ont suspendu les

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