Les enjeux d’un scrutin complexe

Dix mois après l’installation de Nicolas Sarkozy à l’Élysée, les municipales constituent un premier test pour le pouvoir. Mais bien d’autres enjeux locaux influent sur ce scrutin. Les cantonales pourraient être plus lisibles. Un dossier à lire dans notre rubrique **Politique** , mais aussi **Société** et **Ecologie** .

Michel Soudais  • 6 mars 2008 abonné·es
Les enjeux d’un scrutin complexe

Six mois après l’arrivée au pouvoir de Nicolas Sarkozy, les élections municipales et cantonales constituent un premier test de la façon dont les électeurs perçoivent la politique du gouvernement. À lire, dans le Journal du dimanche , les entretiens parallèles du socialiste François Rebsamen et du sarkozyste Yves Jégo, l’enjeu du scrutin paraît simple. « Plus nos concitoyens voteront à gauche, moins il sera facile au gouvernement de prendre des mesures d’austérité et de mettre en place un plan de rigueur qui ne toucherait que les plus modestes et les classes moyennes » , explique le numéro deux du PS. A contrario, affirme le porte-parole de l’UMP, « une victoire de la droite » conforterait « la dynamique du changement engagée depuis mai dernier » et « couperait court à l’acharnement médiatique contre la personne de Nicolas Sarkozy » . En somme, comme les auditeurs d’une célèbre émission radiophonique, les électeurs ont la possibilité de dire stop ou encore.

Illustration - Les enjeux d'un scrutin complexe


Une fonctionnaire met sous pli, à Marseille, les documents électoraux des municipales du 9 mars. POUJOULAT/AFP

Trop simple ? Sans doute. Les élections locales ne sont certes pas insensibles à la conjoncture nationale. On se souvient qu’aux municipales de 1977, sous l’effet conjugué du rejet du giscardisme et de l’union de la gauche, appliquée pour la première fois à grande échelle dans ce scrutin, la gauche avait conquis un nombre record de villes, bases locales de la future victoire de mai 1981. En revanche, dans un contexte de désenchantement à l’égard de la gauche au pouvoir, le scrutin de 1983 marque un reflux de celle-ci, qui perd 31 villes de plus de 30 000habitants, anticipant de trois ans la « cohabitation » Mitterrand-Chirac au sommet de l’État. Il faut attendre le scrutin de 2001 pour percevoir à nouveau une interaction entre la politique menée par le gouvernement et le vote des électeurs dans leur commune ; la gauche avait perdu une quarantaine de villes, en grande partie du fait de la désaffection de son électorat populaire, l’abstention enregistrant un record au premier tour pour ce type d’élection (32,7 %). Cette défaite, masquée alors par les victoires de Bertrand Delanoë à Paris et Gérard Collomb à Lyon, anticipait pourtant l’échec du 21 avril 2002.

Ces précédents historiques font craindre aujourd’hui à la droite une défaite annoncée par les sondages et alimentée par la mauvaise conjoncture économique. Le moral des ménages est au plus bas depuis que la statistique existe, soit plus de vingt ans, et l’inflation, à 2,8 % sur un an, est à son plus haut niveau depuis près de seize ans. La politique économique et sociale pourrait aussi peser lourd localement, notamment sur le logement, une attente prioritaire des électeurs sur laquelle la gauche est considérée plus crédible.

À en croire les sondages, celle-ci devrait conserver Paris, Lyon, Lille et Rennes, et remporter plusieurs autres grandes villes comme Marseille, Toulouse, Strasbourg ou Rouen, au soir du second tour, le 16 mars. « Tous les espoirs nous sont permis, notamment dans les villes où la politique du gouvernement affaiblit les maires de droite » , estime François Rebsamen, numéro deux d’un PS qui se sent pousser des ailes . À peine moins triomphant, François Hollande espère reconquérir 30 des 40 villes perdues en 2001 afin d’avoir « un peu plus de villes » de plus de 20 000 habitants dirigées par la gauche que par la droite. Le Premier secrétaire du PS souhaite que le « pouvoir territorial puisse être mis au service des Français par la gauche » , dans une « forme de cohabitation territoriale » .

Que le PS espère se refaire une santé en profitant d’un vote sanction, c’est bien naturel. Et sans doute les électeurs utiliseront-ils ses bulletins de vote en estimant qu’ils sont les plus efficaces à cette fin. Cela s’est déjà vu. En 2004. Pour autant, ce vote ne sera pas dénué d’ambiguïté. Quand les barons locaux d’une gauche qui a perdu sa boussole s’allient comme bon leur semble, au gré de petits intérêts boutiquiers, ici avec des représentants du MoDem, là parfois ­ c’est plus rare mais ça existe ­ avec des représentants patentés de l’UMP, il est permis de douter que les électeurs obtiendront en retour une politique de gauche.

Derrière l’enjeu national évident, les contours de la gauche se jouent donc aussi pour partie dimanche. Il n’est pas inutile de se rappeler que ces élections se déroulent, comme les autres, en deux tours. Et que le choix ne se résume pas nécessairement à un ballet entre les listes conduites par l’UMP, celles sous direction PS et les petites nouvelles du MoDem, qui seraient seules susceptibles de créer un peu de suspens. D’autres listes écologistes, antilibérales, citoyennes se présentent aux suffrages. Elles poussent à gauche. Et peuvent être utiles à rééquilibrer une gauche trop tentée de courir vers le centre.

Mais quelque soit le poids du rejet de Nicolas Sarkozy, dans l’immense majorité des 36 780 communes de France, les électeurs iront d’abord voter sur des questions locales. Ce n’est que dans les grands centres urbains que la conjoncture nationale est une des clefs importantes du vote. Toutes les études d’opinion montrent que les Français apprécient d’autant plus leur maire que leur commune est petite.

Localement, bien des enjeux peuvent entrer en ligne de compte. La direction d’une intercommunalité en est un. Et de taille. Aujourd’hui, 91 % des communes font partie d’une structure intercommunale à fiscalité propre, qu’elle soit communauté urbaine, communauté d’agglomération, ou communauté de communes. De plus en plus, les municipalités leur délèguent une partie de leurs prérogatives. La politique du logement et la collecte des déchets ménagers sont les compétences fréquemment attribuées aux établissements intercommunaux, devant la protection et la mise en valeur de l’environnement, le tourisme, la création et l’aménagement de voirie, l’eau et l’assainissement. Très peu évoquées dans la campagne, ces structures sont un enjeu de pouvoir important. En Seine-Saint-Denis, où le PS escompte ravir le conseil général au PCF, parmi la dizaine de primaires municipales, six des huit villes de Plaine Commune seront le théâtre de cet affrontement pour la présidence de cette communauté d’agglomération aujourd’hui présidée par le communiste Patrick Braouezec.

Compte tenu des enjeux multiples d’une élection municipale, il convient de ne pas négliger l’autre scrutin de ce dimanche. Les élections cantonales ne concernent qu’une moitié de la France. Mais ce scrutin uninominal où se décident les majorités des conseils généraux est bien plus politique. Faute de connaître les candidats, les électeurs se déterminent essentiellement sur leurs étiquettes politiques. Même dans les campagnes, où la personnalité du conseiller général entre en ligne de compte, les affinités politiques déclarées des candidats font le scrutin. C’est droite contre gauche. D’où une lisibilité du scrutin plus claire qu’aux municipales. En 2004, pour la première fois depuis les origines de la Ve République, la gauche avait pris la tête d’une majorité de départements. Elle en gère 51 et pourrait en gagner entre 5 et 15. L’adhésion ou le rejet du gouvernement se mesurera aussi là.

Politique
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