Guyane communarde

Barcha Bauer relate l’histoire méconnue
des insurgés de Cayenne, dans l’entre-deux-guerres, objet du premier procès colonial.

Jean-Claude Renard  • 18 mars 2010 abonné·es

Au palais de justice, les Nantais les regardent d’abord avec curiosité. Ils sont quatorze Guyanais à comparaître devant la cour d’assises de Nantes en ce mois de mars 1931. La Guyane, c’est un peu le bout du monde. On est à la veille de l’Exposition universelle, et la fête des colonies se veut grandiose. On connaît « les bienfaits de la colonisation », mais rien de la Guyane. Ces quatorze personnes sont accusées de meurtres et de pillages. La Guyane ? Une terre de bagnards. Celle aussi de nantis et tyrans. À commencer par le maire, Eugène Gober, régnant sur la ville de Cayenne depuis deux décennies. À suivre par Eugène Lautier, député blanc parachuté, se rendant sur place à l’occasion des campagnes électorales. Fraudes dans les urnes et viol du suffrage universel écrasent une population miséreuse. Le seul espoir de cette population repose sur Jean Galmot, entrepreneur humaniste, inscrit contre l’esclavage politique, élu député en 1919, contraint à démissionner deux ans plus tard. Son credo : l’égalité citoyenne et économique, affranchir ses frères noirs de l’esclavage.

En 1928, peu après les élections qui voient la réélection de Lautier grâce au vote des morts, Jean Galmot meurt. On soupçonne un empoisonnement. Le peuple se révolte. Demande justice. Six représentants du pouvoir sont lynchés, abattus. Cayenne se fait commune insurrectionnelle. La répression est sanglante. Et, au fil des instructions, 45 personnes se retrouvent derrière les barreaux. Pour éviter de nouveaux incidents, la justice guyanaise est dessaisie. C’est dans la cité d’un ancien port négrier, à Nantes, que le procès est déporté.

Puisant dans les archives du palais de justice nantais, ajoutant des photos et des images d’archives, des extraits de la fiction Galmot, l’aventurier, d’Alain Maline, recueillant les témoignages des descendants de tous les protagonistes, Barcha Bauer exhume une histoire méconnue et essentielle, le premier procès colonial en France, restituant le contexte historique, les atmosphères. Avec un juge d’instruction qui commence par relâcher 31 personnes, une effervescence journalistique, la présence remarquée de Blaise Cendrars. Et une défense éminemment politique, orchestrée par Henry Torrès, Alexandre Fourny et Gaston Monnerville, qui fait savoir combien les Guyanais sont traités en sous-hommes et non pas en citoyens français, soulignant les lois de la République bafouées. Les insurgés seront acquittés, et leurs droits reconnus, la cour signant ainsi la fin de l’esclavage politique en Guyane.

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