Jorge Semprún : « La déportation, une mémoire ouverte »

L’écrivain retrace l’histoire de l’Europe au XXe siècle dans une série d’articles rédigés ces 25 dernières années.
Il évoque avec nous ses années de déportation, son engagement politique, sa pratique de l’écriture.
Une plongée dans la mémoire d’un siècle à la fois tragique et passionnant.

Olivier Doubre  • 8 avril 2010 abonné·es
Jorge Semprún : « La déportation, une mémoire ouverte »
© PHOTO : HEIKE STEINWEG/OPALE/FLAMMARION Une tombe au creux des nuages. Essais sur l’Europe d’hier et d’aujourd’hui, Jorge Semprún, Flammarion, « Climats », 336 p., 19 euros.

Politis : Dans votre livre, où vous revenez largement sur vos parcours personnel et intellectuel, vous citez Marc Bloch, qui, dans l’Étrange Défaite, écrit en 1940-1941 : « Il n’y a pas de meilleure époque que la nôtre. » Avez-vous été, vous-même, heureux de vivre au XXe siècle, passionnant et passionné ?

Jorge Semprún : Eh bien oui ! Je ne vais pas rappeler ici le personnage considérable que fut Marc Bloch. Grand historien et grand résistant, il ajoute même : « Heureusement que nous avons encore à nous battre ! » Dans cette analyse de la défaite d’une lucidité extraordinaire, il défend la démocratie mais montre surtout la modernité du nazisme, au contraire des nombreuses analyses qui le dépeignaient comme un phénomène obscurantiste. Marc Bloch a été un des rares à avoir compris cette modernité, certes barbare ou oppressive, du nazisme, qui avait un certain caractère révolutionnaire (même si révolution signifie tout autre chose pour moi) par rapport à la société établie, à la société bourgeoise. La plupart des dirigeants nazis étaient jeunes, et le nazisme avait à voir avec la jeunesse de cette époque. Une jeunesse qui portait une illusion funeste et barbare… Pour ma part, j’ai appartenu à une autre partie de la jeunesse du moment, celle qui combattait cette illusion mortifère.

En 1947, alors que vous venez de rentrer d’un an et demi passé au camp de Buchenwald, après deux années dans la Résistance en France, vous vous engagez au Parti communiste espagnol, dont vous deviendrez vite un dirigeant, et repartez dans la clandestinité, cette fois en Espagne, contre le régime de Franco. N’étiez-vous pas fatigué de prendre des risques ?

Non. Mais, la vraie raison, c’est l’échec de l’écriture. J’ai toujours voulu être écrivain, depuis l’âge de 8 ans. J’ai donc essayé d’écrire au retour du camp. Et je n’ai pas réussi. Non pas parce que je ne pouvais pas écrire ; on peut toujours écrire si l’on veut, plus ou moins bien. Je voulais faire un livre de témoignage de ce que j’avais vécu et vu à Buchenwald, qui soit aussi quelque chose de littéraire. Or, je n’ai pas réussi car je suis arrivé assez vite à la

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Publié dans le dossier
Droit d'asile en péril
Temps de lecture : 13 minutes