Années de plomb : entre tabou et refoulement
Dans des entretiens publiés en 1994 et enfin traduits en français, Mario Moretti reconnaît avoir abattu Aldo Moro.
L’occasion, pour Enzo Traverso, d’analyser le climat politique de la fin des années 1970 italiennes.
Et de tirer le bilan, aujourd’hui, de cet épisode encore peu analysé par les historiens.
dans l’hebdo N° 1117 Acheter ce numéro

Politis : Avec le recul, quel regard d’historien portez-vous sur ces années de plomb ?
Enzo Traverso : J’ai vécu entre Gênes et Milan entre 1977 et 1981, ce qui correspond aux années les plus dures, d’une lourdeur extrême. Cette période apparaît lointaine : un quart de siècle s’est écoulé, et le monde a totalement changé ; c’est en même temps une époque qu’on a du mal à inscrire dans une perspective historique. C’est la grande différence avec Mai 68 : on a vu en France il y a deux ans une vague éditoriale, qui n’était pas médiatique mais constituait déjà un début d’historicisation, avec d’importants travaux. L’Italie est encore dans un état hybride, entre le tabou, le refoulement, l’incapacité de faire face à cette période, l’ersatz judiciaire et les demandes d’extradition. Ce passé a plus été élaboré au tribunal que dans l’espace public. Le bilan n’a été tiré ni par les responsables politiques de l’époque ni par les historiens. Les années 1970 commencent seulement à être étudiées. C’est un héritage très lourd, une époque riche de potentiels et qui s’est terminée de la pire des manières. Ce qui explique l’incapacité à lui faire face. Avec une génération, au sens large du terme, qui a produit le meilleur et le pire.
Quelle est cette production du meilleur et du pire ?
Aujourd’hui, on trouve des ex-militants de la gauche radicale dans un parti xénophobe, raciste et