Les syndicats et les « indignés » s’observent à distance

À l’issue d’une journée de mobilisation pour les salaires dans la fonction publique, mardi 31 mai, les syndicats n’ont pas appelé à rejoindre les « indignés » français qui se réunissent en petit nombre sur les places publiques depuis 10 jours. Explications.

Erwan Manac'h  • 1 juin 2011
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Les syndicats et les « indignés » s’observent à distance
© Photo: AFP / Éric Cabanis

Les revendications sont convergentes, mais les syndicats gardent leurs distances avec la « french révolution » . Réunies ce mardi pour une journée de mobilisation sur les salaires dans la fonction publique, huit grandes organisations syndicales françaises restaient dans leurs petits souliers face au soulèvement «spontané» français de soutien aux rassemblements européens pour une « démocratie réelle ». La question d’un soutien éventuel aux « indignés » n’a d’ailleurs pas été formellement débattue au sein des organisations syndicales.

« On ne voit pas bien ce qui se dégage de ce mouvement en termes de stratégie d’action. Cela reste une mobilisation spontanée qui n’a pas une plateforme de revendication très établie , estime Thierry Lescant, secrétaire national de l’union Solidaire, qui voit par ailleurs d’un bon œil la montée de ce mouvement « qui traduit un profond ras-le-bol ». Une constante existe pourtant entre les «indignados» qui se rassemblent via les réseaux sociaux et les syndicats de salariés : la mobilisation est faible et peu efficace face à un pouvoir obtus.

Mardi, les indignés parisiens étaient environ 400 et n’ont pas pu inverser le rapport de force face aux gendarmes mobiles. Les syndicats de salariés, dont l’appel à la grève a été suivi à 5 % d’après le ministère, n’ont obtenu aucun signe de conciliation du gouvernement (voir encadré). « Actuellement, la convergence n’est pas de mise , estime donc Brigitte Jumel, secrétaire nationale de l’Union des fédérations de la fonction publique et assimilés CFDT. Les revendications syndicales sont déjà suffisamment importantes, nous ne pouvons pas nous en ajouter de nouvelles » .

«Le mouvement doit grossir en attirant les salariés»

Pourtant, dans les assemblées générales de la «french révolution» , les militants comptent sur le renfort de tous, dans l’espoir que la somme de toutes les colères fasse émerger un grand mouvement d’indignation. Dans la capitale, un cortège de salariés est parti de Bercy ce mardi pour rejoindre la place de la Bastille où les « indignados » s’étaient donnés rendez-vous en fin de journée pour tenter de les gagner à dans leur cause.

«  Nous espérons attirer les salariés, car le mouvement a besoin de grossir face à la pression policière, explique Bruno, Espagnol de 27 ans mobilisé avec les indignés parisiens. « Les maires commencent à se montrer beaucoup plus fermes, ils demandent les expulsions de campements, explique Étienne à Grenoble, où les pancartes et banderoles de la centaine de manifestants ont été arrachées par la police[^2]. Mardi 31 mai, les indignés montpelliérains ont d’ailleurs été expulsés de la place de la Comédie (Midi Libre) deux jours après l’intervention des gendarmes mobiles contre le campement qui s’installait devant l’Opéra Bastille, à Paris (lire notre reportage) . La fermeté des forces de l’ordre est un tournant important et préoccupant pour notre mouvement, estime Étienne, car il faut être honnête : après 10 jours de rassemblements, la mobilisation ne grossit pas. »

Fortes réticences

Si elle a besoin des salariés et des réseaux militants en son sein, la « french révolution » se veut toujours « spontanée, a-syndicale et a-partisanne » ; le mouvement est teinté d’une forte suspicion à l’égard des organisations syndicales. « C’est une question compliquée : les propositions de convergence avec les syndicats sont rejetées en AG, car il y a une réticence envers les organisations, même si beaucoup d’entre-nous sont militants par ailleurs » , raconte Bruno.

Les aspirations à un mouvement «à l’espagnole» qui transcende les appartenances partisanes renvoi donc les syndicats à un constat d’échec. « Nous sommes au début de notre analyse, nous cherchons des explications, mais ce mouvement nous pousse à nous remettre en question. En tant que syndicalistes, il y a toute une jeunesse que nous n’arrivons pas à toucher, nous devons réfléchir aux réponses que nous proposons » , constate Thierry Lescant de Solidaires.

Les syndicats s’avouent aussi submergés par une politique qui pressure les salariés dans tous les secteurs d’activité et oblige les organisations à concentrer leur action sur certaines priorités, au risque de s’absenter des autres « fronts ». « Il ne faut pas enterrer le mouvement syndical si rapidement, défend pourtant Brigitte Jumel à l’Uffa CFDT, un brin lassé par le discours anti-syndical. Notre action reste efficace et obtient régulièrement des résultats. »

Depuis dimanche, les forces de l’ordre empêchent tout accès aux marches de l’Opéra Bastille à Paris et les 400 indignés, réunis hier en assemblée générale, ont dû s’installer sur un boulevard limitrophe. Après dix jours de mobilisation quotidienne, ils se réunissent désormais tous les deux jours.

Illustration - Les syndicats et les « indignés » s'observent à distance

À Toulouse, les fonctionnaires défilent sous la pluie, mardi 31 mai.

→ Soutenez le premier reportage collaboratif de Politis.fr en Amérique du Nord, à la rencontre des victimes de l’exploitation des gaz de schiste et des militants opposés à cette technique destructrice.


[^2]: À Bayonne, la mairie a demandé l’expulsion du campement que les « indignés » avaient installé mercredi, dans une requête au tribunal administratif jugée « irrecevable » mardi matin.

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Reportages et analyses dans notre dossier spécial, à paraître jeudi 2 juin en kiosque et sur Politis.fr

-[Vidéo : les « indignados » barcelonais expulsés par la police
->http://www.politis.fr/Video-les-indignados-barcelonais,14337.html]

La police expulse les « Indignados » parisiens

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