Mélenchon : les raisons du succès
Après une démonstration de force réussie dimanche à la Bastille, le candidat du Front de gauche est crédité ce matin de 14 % des intentions de vote dans un sondage réalisé par l’institut BVA. Pour la première fois, il devance François Bayrou et Marine Le Pen, devenant le « troisième homme » de la campagne présidentielle. Comment expliquer ce succès ?

Jusqu’où Mélenchon ira-t-il ? Hier, un sondage CSA créditait Jean-Luc Mélenchon de 13 % des intentions de vote au premier tour de la présidentielle. Une progression de 2 points par rapport à la semaine dernière qui le place à égalité avec François Bayrou et à un demi-point seulement de Marine Le Pen (13,5 %). Ce matin, un autre sondage réalisé par l’institut BVA mardi et mercredi le place en troisième position à 14 % (en progression de 5 points en un mois), devant François Bayrou (12 %) et… Marine Le Pen (13 %). La « prise de la Bastille », manifestation qui a réuni dimanche dernier entre 80 000 et 120 000 manifestants à Paris, n’est pas pour rien dans cette ascension. Mais encore ? Politis.fr a demandé à trois spécialistes d’analyser le « phénomène Mélenchon ».
La poussée de Mélenchon dans les sondages était-elle inattendue ?
Oui et non. Willy Pelletier , sociologue à l’université de Picardie et proche du NPA de Philippe Poutou, estime qu’il s’agit d’un « succès conjoncturel » : « Mélenchon occupe un espace d’indignation faute de mieux. » Un espace laissé vacant par un PS qui se déporte vers le centre d’une part, et de l’autre, par une extrême-gauche affaiblie, notamment du fait du désistement de l’ancien leader du NPA, Olivier Besancenot. « En réalité , estime le sociologue, les gens sont davantage dans le “non” à une certaine gauche, c’est un choix par défaut. » Pas franchement surpris, Rémi Lefebvre , professeur de sciences politiques à l’université de Lille 2 et spécialiste du PS, juge cette poussée « un peu surestimée par les journalistes » .
Pour Roger Martelli , historien du PCF et co-directeur du mensuel Regards , le bon score du candidat du Front de gauche n’est pas surprenant. Il correspond au traditionnel niveau de « la gauche de gauche » : depuis les années 1990, elle rassemble entre 12 et 20 % des suffrages. « La France a une vraie tradition révolutionnaire, plébéienne, qui n’est pas à la marge, indique-t-il. L’“a-normalité”, c’était en 2007, lorsque la gauche de gauche est tombée sous la barre des 10 % du fait de sa dispersion. Jean-Luc Mélenchon, qui propose une candidature rassembleuse et a créé une vraie dynamique, a rendu à la gauche de gauche son niveau “normal” » .
Dans quelle mesure la personnalité de Mélenchon pèse-t-elle dans la progression du Front de gauche ?
Mélenchon, le seul candidat qui arrive à faire chanter, place de la Bastille, l’Internationale à des milliers de jeunes « bobos » parisiens comme aux « prolos » des Fralib ! « Il a réactivé une culture de gauche qui était en déclin, il l’a stylisée par un effet nostalgie » , analyse Rémi Lefebvre.
Si le candidat bénéficie de la force de l’appareil militant du PCF, la dimension personnelle n’est pas pour rien dans cette adhésion d’un public très large. « Il faut reconnaître au personnage une part de talent , affirme Roger Martelli. Dans une campagne technocratique, son style vivant, percutant, assez populaire est efficace. » Reste des raisons plus profondes : « Par son volontarisme, Mélenchon incarne un retour de la politique, il réhabilite une gauche critique et alternative qui s’était éteinte dans les années 1980, poursuit l’historien. En 2007, Sarkozy était franchement à droite et cela a payé. Cette fois, Mélenchon estime que la bataille doit se faire vraiment à gauche, et cela fonctionne. » **
Pour Rémi Lefebvre, c’est surtout le discours « syncrétique » de Mélenchon qui explique sa popularité : « Dans ses discours, Mélenchon coagule des familles politiques très différentes : c’est un républicain de gauche, très “prof III e République”, qui avance une vraie rationalité argumentée, ce qui plaît aux intellos. Ses références à la “lutte des classe” séduisent notamment les altermondialistes. Enfin, il a fait sa mue écologique, ce qui convainc l’électorat vert » .
Un côté « attrape-tout » que dénonce Willy Pelletier : « Les électeurs ont oublié que Mélenchon est un individu zigzaguant, qui a appartenu au gouvernement [Jospin] qui a le plus privatisé » . Et d’évoquer un « malentendu structurel » : « Mélenchon n’est pas la gauche de la rue, c’est un professionnel de la politique, autant emprunt de conservatisme que les autres candidats. »
La bonne santé du Front de gauche n’est-elle qu’une « parenthèse enchantée » ?
La suite sera pour le Front de gauche le chemin de tous les dangers. Si François Hollande est élu en mai, « la gauche de gauche aura la lourde responsabilité de ne pas décevoir » , pointe Roger Martelli, qui estime qu’elle devra passer par d’importants « repositionnements politiques » . « Pour l’instant, on est dans une phase d’enchantement liée à l’élection présidentielle mais le Front de gauche à l’épée de Damoclès des législatives au-dessus de la tête » , juge Rémi Lefebvre.
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