Christophe Dejours et Vincent de Gaulejac : « Il faut déconstruire les discours gestionnaires »
Christophe Dejours et Vincent de Gaulejac analysent les raisons de la souffrance au travail, et montrent que c’est son organisation elle-même qu’il faut changer, de sorte à y réintroduire du collectif.
dans l’hebdo N° 1231 Acheter ce numéro
Christophe Dejours, Vincent de Gaulejac. Le premier, psychiatre et psychanalyste, se revendique aussi sociologue. Le second est un sociologue qui, en bon clinicien, se rend au chevet des « malades » du capitalisme. C’est que leur objet d’étude, le travail, est au croisement entre le social et le psychique, l’autre et le soi, la politique et l’intime… En quarante ans de recherche sur la souffrance au travail, ces précurseurs, au départ mal compris d’un monde universitaire encore cloisonné, délivrent leurs analyses partout dans le monde, du gouvernement fédéral brésilien aux micros de France Culture, en passant par certaines entreprises qui s’intéressent – mais un peu tard – aux dégâts provoqués par le système. À l’occasion de la sortie de deux ouvrages qu’ils viennent de publier, ils ont répondu à nos questions.
Pourquoi le travail fait-il souffrir ?
Christophe Dejours : Parce que c’est le travail ! Il y a en effet toujours un écart entre ce qui est prescrit – la tâche ou le mode opératoire prescrit – et ce que les gens font effectivement – le mode opératoire effectif. Or, jamais, nulle part, pour n’importe quelle tâche, les gens ne font ce qui est prescrit ! Il survient toujours des imprévus qui obligent à réaménager l’action. De plus, si les gens ne faisaient qu’exécuter mécaniquement les ordres, cela ne fonctionnerait pas. Ils réaménagent aussi les tâches pour essayer de prévoir les imprévus, les pannes, les dysfonctionnements. Ceux-ci sont en fait « le réel » du travail : quand cela ne marche plus, quand cela part sur une mauvaise voie… Le travail commence précisément au moment des émergences du réel, parce que c’est à ce moment-là qu’il va falloir du travail vivant, de l’intelligence, pour surmonter mais aussi anticiper les difficultés. Les exemples extrêmes sont les incidents dans une centrale nucléaire, dans la cabine de pilotage d’un avion, avec un malade dans un bloc opératoire. Mais cela vaut pour tous les métiers. L’émergence du réel se fait ainsi d’abord connaître à celui qui travaille sur le mode de l’échec. Et c’est très désagréable ! La souffrance est donc inévitablement au rendez-vous. Travailler est toujours échouer, et donc souffrir, tout en donnant – aussi –la satisfaction, donc du plaisir, d’avoir surmonté l’échec.
Vincent de Gaulejac : Il y a, dans le travail, des choses qui libèrent et d’autres qui aliènent, des choses qui font souffrir mais font aussi plaisir. Pour Hannah Arendt, le travailleur est à la fois « animal laborans » – le travail du côté de la servitude – et « homo faber » – le travail du côté de la réalisation de soi. Il faut garder cette dialectique à l’esprit. Dans le travail industriel, la souffrance était majoritairement portée par les ouvriers, les cadres étant du côté des patrons. À partir