Trois ans…

TRIBUNE. Pour Maryse Souchard, le vote FN n'est pas une catastrophe naturelle mais bien la conséquence de choix politiques et de l’absence d’un projet de société exprimé par des valeurs et des engagements.

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Il nous reste trois ans pour inverser la courbe des votes et contrer la montée (inexorable ?) de l’extrême droite en France. Le temps presse. Depuis 1995 et les élections municipales qui ont vu l’extrême droite prendre le contrôle de Toulon, Marignane, Orange et Vitrolles, les « vieux partis » – les partis de gouvernement – n’ont pas su agir, n’ont pas fait de cette question une priorité, n’ont pas mis toutes leurs forces dans une bataille pour la victoire des valeurs républicaines et démocratiques. Certains disent que le Front national a changé. C’est faux. On pourrait en donner maints exemples, je n’en retiens qu’un. Voici ce que déclarait le candidat Front national à la mairie de Nantes, monsieur Christian Bouchet, le 26 mai sur TV Nantes : « Il n’est pas très difficile pour les Français d’identifier la source des problèmes qu’ils ont au quotidien. Que ce soit l’invasion très négative par les populations roms qui peuvent circuler partout sans visa. Que ce soit les travailleurs détachés (...). C’est bien évident que la population française et principalement les moins aisés perçoivent très facilement qui est l’ennemi. » 1

Quelles sont les réponses à ces affirmations ? Des discours comptables, financiers, techniques, gestionnaires. Pour preuve, le discours de François Hollande ce 26 mai : « Crise de la zone euro » , « austérité » , « croissance » , « emploi » , « investissement » , « compétitivité » , « déficit » , « dettes » , « pouvoir d’achat » . Et si le mot « valeurs » est bien prononcé, il n’est en rien explicité. Pour preuve encore, le discours de Manuel Valls ce 25 mai : « Réaliser des économies » , « relancer la croissance » , « baisser les cotisations sociales » , « baisser les impôts » , « s’attaquer à la fraude fiscale » . Et avoir pour priorités « l’école, la sécurité, la justice pour assurer votre sécurité » 2

Ah ! Ce « votre » ! Ce « vous », le peuple en colère , face à ce « nous », les dirigeants constants, tenaces et courageux (les adjectifs sont de François Hollande).  « Colère » , « vérité douloureuse » , « sentiment d’abandon »  : les Français, à en croire le président de la République et son Premier ministre (et nombre de commentateurs), font une « crise de confiance » .  Les Français « ne comprennent pas » , ils sont « perdus » , « abandonnés » . Ils sont « en colère »  : les électeurs de l’extrême droite feraient un choix affectif , sentimental . Ce vote serait un mouvement d’humeur. Cette analyse est à la fois humiliante pour ceux qui ont voté pour l’extrême droite et réductrice quant au danger de ce vote. Ne peut-on pas, enfin, prendre ce vote au sérieux ? Comprendre qu’il s’agit bien d’un vote d’adhésion plutôt qu’un vote par défaut ? Les « vieux partis » ont laissé le racisme3 se banaliser quand ils n’ont pas contribué à le légitimer. Et c’est l’extrême droite qui est la plus crédible en ce domaine ...  

Regarder les électeurs du FN pour ce qu'ils sont

Ces Français qui ne comprennent rien seraient surtout des ouvriers et des jeunes.  Pourtant, on peut se questionner sur cette vision de l’électorat que proposent les sondages : « Il n’est pas exclu que les enquêtes par sondages offrent une vision déformée de l’électorat d’extrême droite en sous-estimant systématiquement la part des personnes âgées et des couches moyennes et supérieures qui votent FN. Difficile, en effet, de comprendre comment le parti pourrait obtenir plus de 25 % des suffrages lors de l’élection la plus abstentionniste si son électorat n’était pas plus interclassiste et transgénérationnel que ne le laissent penser les sondages » 4. Enfin !!!  Il est grand temps de regarder les électeurs de l’extrême droite pour ce qu’ils sont : des citoyens appartenant à toutes les classes sociales qui, au mieux, sont indifférents à certaines valeurs du parti pour lequel ils votent, au pire y adhérent franchement.

Illustration - Trois ans…

Nous serions donc devant un « séisme » , c’est-à-dire une catastrophe naturelle . Et l’on sait que l’on ne peut rien devant les catastrophes naturelles. Nous serions donc impuissants ? Il ne s’agit pas d’une catastrophe naturelle mais bien de la conséquence des choix politiques et de l’absence d’un projet de société exprimé par des valeurs, des engagements : la construction du monde dans lequel nous voulons voir grandir nos enfants. Nous serions devant une « percée de l’extrême droite » (Manuel Valls) : il ne s’agit plus d’une percée mais bien du premier parti politique en France. Comment peut-on encore parler d’une percée que viendrait contrer un sursaut républicain ? 5

Mais « il n’y a pas à désespérer : la morphologie de l’électorat de ces élections européennes est très éloignée de celle des scrutins nationaux. Les progrès en pourcentage de l’extrême droite se nourrissent de la dissidence du peuple de gauche. Il faut donc retrouver en commun les chemins de l’espoir vers une autre République » 6... À trop se rassurer, certains oublient l’impact de ces résultats dans la perception des partis politiques par les citoyens. Le Front national est bien aujourd’hui le premier parti en France. Et ce qui se passe à l’UMP vient conforter cette place, après l’effondrement du Parti socialiste. L’espoir ne suffira pas !!!

À suivre, hélas ...

Et si vous voyez une lumière au bout du tunnel (François Hollande), j’espère que ce ne sera pas un train…



  1. Il y a à peu près 20 000 Roms qui vivent en France (chiffres d'Amnesty International du 8 avril 2014) et 66 millions de Français. Comment peut-on parler d’une « invasion » ? 

  2. Depuis quand la « sécurité » est une « valeur » de la gauche ? 

  3. Le racisme et pas la « xénophobie ». La « xénophobie » est la peur de l’étranger, elle relève des phobies, c’est une maladie et elle se soigne. Le racisme est un positionnement politique, idéologique qui se combat. 

  4. Jean-Yves Dormagen, professeur de science politique à l’université Montpellier-I et fondateur de l’Observatoire du changement politique, in Libération , 27 mai 2014, p. 10. 

  5. Manuel Valls ne prononce le mot « extrême droite » qu’une fois, au tout début de son discours, et ne parle jamais du Front national. En l’absence de réel projet politique, les conseillers construisent le discours. Et à Matignon, aujourd’hui, ce sont ceux qui ont donné Vitrolles à Bruno Mégret et contribué à la cuisante défaite de Lionel Jospin. Comment peut-on encore leur faire confiance ? Jusqu’où ira l’aveuglement ? 

  6. Paul Alliès in Mediapart , 27 mai 2014. 


Photo: FRED DUFOUR / AFP

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