Avignon : les trois coups de la révolte

Le combat des intermittents a été plus convaincant que les premières pièces présentées.

Cet article est en accès libre. Pour rester fidèle à ses valeurs, votre journal a fait le choix de ne pas se financer avec la publicité. C’est la seule garantie d’une information véritablement indépendante. Ce choix a un coût, aussi, pour contribuer et soutenir notre indépendance : achetez Politis, abonnez-vous.


Orages et interventions d’intermittents sur le Festival d’Avignon. La manifestation a commencé dans les éclairs. D’ailleurs, elle n’a pas commencé au jour dit. Les équipes des premiers spectacles faisant grève, le véritable coup d’envoi n’a été donné par Olivier Py qu’au deuxième jour, le 5 juillet. La veille, en poète et en habile maître des mots formé à la casuistique catholique (on sait qu’il est très croyant), Py avait salué le combat des révoltés en défendant la nécessité de jouer. On le sentait triste, mais désireux de contenter tout le monde dans l’orage. Il a eu de belles paroles : « C’est une communauté d’esprits qui se réunit et qui continue, pour comprendre le monde et répondre à toutes les formes d’inquiétudes et d’impatiences. Nous sommes dans un monde inquiet où le théâtre est le plus haut geste politique. » Mais il ne pouvait arrêter la colère.

La grève avait été votée pour l’ouverture, et d’autres préavis de grève ont été déposés. Des mannequins de pendus étaient accrochés au Palais des papes. Le carré de tissu rouge, indiquant le soutien aux intermittents et prôné par Py lui-même, s’affichait sur beaucoup de poitrines. Et, malgré la pluie, les manifestations du vendredi traversaient le centre-ville, constituées de comédiens et de techniciens à la procession parfois théâtralisée : beaucoup arboraient une croix sur le buste. « Il n’y a plus de théâtre », sous-entendait la croix, qui était aussi un soutien à l’idée de grève générale. La guerre de Troie avait bien lieu, mais pas le festival. Au second jour, la grève était levée. Le Prince de Hombourg, de Kleist, pouvait revenir à la Cour d’honneur, précédé, comme toutes les autres productions, d’interventions sur la question du régime des intermittents. Mais c’est par la pièce d’Olivier Py, Orlando ou l’Impatience, que nous avons entamé notre fréquentation des spectacles. Py, dans le rôle de l’auteur, est moins sage que dans celui de directeur. Il laisse sa plume partir dans un tourbillon et, comme il assure la mise en scène, organise un charivari qui mêle les genres, de la satire politique, du mystère chrétien, de la parade de clowns et du feuilleton à épisodes. Orlando est l’histoire d’un jeune homme né dans le théâtre, puisque sa mère est une Sarah Bernhardt brûlant les planches et les alcôves, et – sans doute, car le mystère plane – son père, un directeur de théâtre. Olivier Py se dépeint dans les deux personnages du père et du fils, contant même des anecdotes sur sa carrière que les connaisseurs décrypteront aisément. En même temps, le texte est une suite à un traité du théâtre, commencé dans d’autres pièces et d’autres livres, où Py affirme, par exemple, que l’acteur est vide, n’existe que par le texte (nous citons de mémoire). Comme le décor qui tourne et fait monter les comédiens à différents niveaux, la pièce est à plusieurs étages. Les amateurs de références croustillantes s’amuseront d’y voir un personnage de ministre de la Culture homosexuel, masochiste et incompétent…

Malheureusement, l’ensemble est fort verbeux. Quelques très beaux moments, sensibles à la souffrance humaine et à la difficile place de la jeunesse dans la société, se détachent dans des raz-de-marée d’aphorismes et de blagues de collégien. C’est touchant de vouloir mélanger la farce potache et le verset claudélien. Encore faut-il que cela prenne. Le spectateur est écrasé par la masse lexicale ! Mais la mise en scène de Py est très vive, et les acteurs, Philippe Girard, Mireille Herbstmeyer, Matthieu Dessertine, Jean-Damien Barbin, Eddie Chignara, totalement athlétiques côté corps et côté vocal. L’un des autres spectacles de ce début de festival, The Humans, de l’auteur et plasticien anglais Alexandre Singh, n’est pas un très bon choix. Les « humains » sont des créatures, faites à partir de la pierre par des esprits supérieurs, qui se révoltent contre leurs créateurs, cèdent à la cruauté et comprennent leurs erreurs. Singh se réfère à Aristophane. Dans une première partie réussie, on pense plutôt à Shakespeare et à Marivaux, mais le spectacle s’effondre ensuite dans la convention, le mépris de l’espèce humaine et le mauvais goût. Lorsqu’on sait qu’une telle production (en anglais, surtitré à Avignon) a enchanté Rotterdam et New York, on constate ce qui peut nous séparer d’une conception du théâtre fort désuète pour nous. Il est bien trop tôt pour juger ce 68e Festival d’Avignon, dont le programme comporte trente-cinq créations. Mais l’on y a vu, les trois premiers jours, plus de combat social que d’insolite théâtral.


Festival d’Avignon : 04 90 14 14 14, jusqu’au 27 juillet. www.festival-avignon.com

Orlando ou l’Impatience , mise en scène d’Olivier Py.

Photo : Christophe RAYNAUD DE LAGE

Haut de page

Voir aussi

Articles récents

Campagne d’appel à dons

Appel à dons : Politis a besoin de vous !
Consultez la page dédiée à la campagne

YesYes se tient plus que jamais à votre service !

Souhaitez-vous recevoir les notifications de la rédaction de Politis ?

Ces notifications peuvent être facilement desactivées par la suite dans votre navigateur.