Grèce : Le peuple reprend espoir

Les premiers signaux envoyés par le nouveau gouvernement donnent des gages à une population appauvrie par des années de crise et instaurent un rapport de force inédit avec les créanciers du pays, représentés par la troïka. Correspondance à Athènes, Angélique Kourounis.

Angélique Kourounis  • 5 février 2015 abonné·es
Grèce : Le peuple reprend espoir
© Photo : AFP PHOTO / ARIS MESSINIS

«O n savait que tout n’allait pas être rose dès le lundi matin après les élections, mais au moins, maintenant, je peux à nouveau espérer. » Photis, la quarantaine, est marchand forain. Il vend, de marchés en kermesses, des vêtements pour enfants qu’il fabrique lui-même. Avant la crise, il employait cinq personnes et votait pour le parti Nouvelle Démocratie. Aujourd’hui, il fait tourner la boutique seul avec sa femme et, pour la première fois de sa vie, il a voté à gauche, pour Syriza. Ce qu’il espère, c’est que son fils Thanasis, 24 ans, informaticien au chômage bien que bardé de diplômes, ne quitte pas le pays comme il avait l’intention de le faire cet été. Pour lui, les premiers signaux envoyés par le gouvernement Tsipras vont dans le bon sens, à commencer par la rapidité avec laquelle la nouvelle équipe a été formée.

De fait, quelques heures seulement après sa victoire aux élections du 25 janvier, Alexis Tsipras a formé une coalition avec le parti souverainiste des Grecs indépendants – proche par son opposition farouche à la politique d’austérité –, et a présenté 24 heures plus tard son gouvernement. Un gouvernement restreint, composé de 13 ministres – pas une seule femme – et de 26 secrétaires d’État, dont seulement 7 femmes. Alexis Tsipras a voulu, avant de prêter serment, se recueillir sur le mur de Kaisariani, une banlieue populaire d’Athènes où, en 1944, 200 communistes avaient été fusillés par les nazis. Jamais un Premier ministre grec n’avait rendu un tel hommage, la presse du pays y a vu tant un geste destiné à la Grèce d’alors, qui résistait, qu’à celle d’aujourd’hui, décidée à se battre contre l’austérité. Reste que le nouveau gouvernement, qui reflète une volonté d’équilibre entre les différents courants de Syriza, comporte comme prévu quatre « super-ministères », chargés de reconstruire le pays. Chaque passation de pouvoir fut l’occasion du dévoilement d’une partie du programme de Syriza. Ainsi, le constitutionnaliste et eurodéputé George Katrougalos, à la tête de la réforme administrative, elle-même incluse dans le super-ministère de l’Intérieur, a annoncé tout de go que « tous les fonctionnaires licenciés par des procédures antidémocratiques allaient être d’ici un mois réembauchés ». Si l’Économie, les Infrastructures, la Marine marchande et le Tourisme, deux mamelles de l’économie grecque, vont au très modéré Giorgos Stathakis, artisan de l’arrimage de Syriza à l’euro, ce dernier a néanmoins confirmé que « le port du Pirée retrouvait son caractère public ».

Enfin, l’Environnement, l’Énergie et la Réforme de la production, qui inclut les questions liées à l’agriculture, sont dans les mains d’un pur et dur de l’aile gauche de Syriza, Panagiotis Alafazanos. Dès sa prise de fonction, il a également donné le ton : « Toutes les privatisations, des ports et des aéroports, ainsi que de l’électricité, sont suspendues. » Yanis Varoufakis, ministre des Finances, a, lui, attendu son premier rendez-vous officiel avec le président de l’Eurogroupe pour signifier que « si la Grèce est prête à largement coopérer avec les instances européennes, il n’est plus question de discuter avec la troïka ». Peu après, il déclarait que l’annulation d’une grande partie de la dette grecque, estimée à 177 % du PIB, « est inévitable ». Pour lui, la crise grecque s’alimente avec les prêts liés au remboursement de cette dette « comme un junky qui a besoin de sa dose mortelle tous les jours. La Grèce doit maintenant se sevrer ». « Il n’est pas question, a-t-il martelé, de reconduire une politique désavouée par la majorité de la population, une politique qui n’a pas porté ses fruits et qui pousse un tiers de la population sous le seuil de pauvreté. »

Justement, Syriza veut consacrer 1,2 milliard d’euros à un programme de lutte contre l’exclusion sociale incluant la création de coupons de nourriture, sur le modèle des bons distribués aux États-Unis aux familles les plus touchées par la crise. Selon Yanis Varoufakis, cette mesure va enfin «   donner au contribuable le sentiment que l’État s’occupe de lui   ». Et le Smic devrait augmenter de 580 à 751 euros. D’autres mesures concernent le retour à l’accès aux soins pour le tiers des Grecs qui ont été exclus du système médical. Syriza a aussi prévu que l’électricité soit gratuite pour les plus bas salaires, qu’il y ait du chauffage dans toutes les écoles. « Des mesures qui vont de soi dans un État qui fonctionne », rappelle Varoufakis, mais qui en Grèce étaient devenues un luxe. Le gouvernement compte aussi créer 300 000 emplois pour relancer la croissance. Une sorte de « plan Marshall », financé d’abord par le report du remboursement de la dette, qui reprendra après une pause de 5 à 7 ans, et qui sera ajusté sur la croissance du pays. Et, ensuite, via la réactivation des fonds européens et par le produit de la lutte contre la fraude fiscale et l’économie au noir, estimées à 40 milliards par an. Photis a peut-être raison d’espérer que son fils Thanasis pourra rester en Grèce, si tout va bien…

Monde
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