Référendum grec, le bis repetita des médias

De la presse écrite à la télévision, concert quasi unanime contre le gouvernement Syriza.

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Ça sent un air de déjà vu… Ou plutôt de déjà dit. Il n’y a pourtant pas si longtemps. C’était au début de l’année, début janvier, à la veille des élections législatives grecques. Au JT de France 2, on faisait savoir au téléspectateur que « la chancelière allemande n’exclut plus une sortie de la Grèce de la zone euro, qu’elle juge quasiment inévitable en cas de victoire du parti de la gauche radicale Syriza. S’il est élu , disait en voix off un commentaire, son leader pourrait refuser de rembourser la dette gigantesque de son pays » . Résultat : « Un vent de panique souffle sur toutes les bourses européennes. »

Dans le Point , le lecteur apprenait qu’en cas d’ « annulation de la dette ou sortie de la zone euro, ce sont les contribuables européens qui devront régler la facture » . Pour la France, cette facture « pourrait ainsi atteindre 42 milliards d’euros, soit l’équivalent du coût du pacte de responsabilité de François Hollande d’ici à 2017 ! » … Discours identiques à l’Express et à l’Expansion qui agitaient les mêmes peurs, le spectre du Grexit, avec des chiffres colossaux.

Au Monde , on sortait même la calculette pour rendre compte d’un « scénario noir » . Dans les Échos , on pouvait lire que « les Grecs eux-mêmes, qui disent vouloir rester dans la zone euro à 75 %, semblent circonspects sur les intentions réelles de Syriza » , sans avancer un mot sur le programme de Syriza, ni expliquer ces fameuses « intentions » .

Dans le meilleur des cas, ou plutôt en cas de malheur, celui d’une victoire anti austérité, on promet à Syriza du fil à retordre et de devoir « respecter les engagements » conclus par le gouvernement alors en place. Il était évident, en ce début d’année, pour les médias français, que seul le parti conservateur était garant de stabilité politique, en accord avec la troïka. Surtout, la victoire de Syriza n’était jamais évoquée en termes d’espoir ou de stimulations pour nombre de pays européens ni comme un nouvel ingrédient qui pourrait s’opposer à un système libéral instauré depuis le traité de Maastricht, et qui proposerait une autre grille de lecture.

Bis repetita

Aujourd’hui, avec le référendum proposé par Alexis Tsipras, on observe le même concert dans l’ensemble des médias, plongés dans le déni de cette voie démocratique. L’édito de Jean-Marie Colombani, particulièrement violent, sur Slate, ce 29 juin, en est un exemple :

« Alexis Tsipras et son parti Syriza ont montré leur vrai visage : celui d’un groupe de rupture, antisystème, anticapitaliste, et pour finir anti-européen, dont le modèle, s’il existe, doit être recherché du côté du Venezuela de feu Hugo Chavez. Un national-populisme avec comme moteur en lieu et place de la dénonciation du diable américain, une intense propagande anti-allemande faisant de la seule Angela Merkel la responsable de tous les maux de la Grèce. »

Et de poursuivre : « Quant à l’appel au peuple validé par François Hollande […] il est plutôt l’aveu de faiblesse d’un gouvernement incapable de décider autrement qu’à travers son carcan idéologique. C'est aussi un déni de la démocratie représentative : élu pour gouverner, Alexis Tsipras a conduit son pays dans l'impasse. Il prend en otage le peuple grec par un processus plébiscitaire qui condamne à une réponse univoque à une question posée sur un texte détourné. Incapable de négocier sérieusement avec ses créanciers, le pouvoir grec engage une fuite en avant que seul pourrait peut-être interrompre un vote pro-européen d’une majorité du peuple grec. Gageons que tout sera entrepris par Alexis Tsipras et ses amis pour qu’il n’en soit rien. […] Dans ce contexte , ponctue Jean-Marie Colombani, la tâche des dirigeants européens est particulièrement difficile. Ils ne peuvent pas abandonner les Grecs à leur triste gouvernement. Ils méritent mieux que Tsipras et ses alliés. Comme ils n'avaient pas hier mérité les colonels. »

Syriza, ou le régime des colonels… rien que ça (et si encore on pouvait pouffer). A vrai dire, Colombani est dans l’esprit. Ce que relève parfaitement Hubert Huertas dans Mediapart ce mardi 30 juin, soulignant une certaine tonalité : « Dans le Monde, le référendum était qualifié de “défausse” , de “faiblesse” et de “chantage” : “La seule voie est que M. Tsipras donne enfin aux créanciers européens les gages d’une volonté réelle d’engager la modernisation de l’État.” Dans les Échos , on pouvait lire que “si les Grecs répondent non, ce sera comme un refus à l’offre de la zone euro” . Dans l’Opinion, Nicolas Beytout, ulcéré, souhaite que “les Grecs votent "non" et qu’ils donnent le moyen aux Européens de se débarrasser de ce fardeau impossible” . Pour L’Alsace, le Premier ministre grec “a confondu une demande d’aide avec une extorsion de fonds” . Dans Le Figaro, “l’appel au peuple” est analysé comme “un leurre, un mouvement d’esquive qui cache le vide sidéral de son projet politique” . »
Illustration - Référendum grec, le bis repetita des médias
Le déchaînement est unanime. In fine, c’est au choix : Alexis Tsipras serait « un menteur » , « un lâche » , ou encore « un voleur » . Bref, un escroc, bandit de petits chemins, qui aurait trompé son monde, à commencer par son peuple, quand il ne fait pourtant que lui demander son avis.

Au Monde , le 1er juillet, on se fait encore le relais des doutes, en attendant le discours de Tsipras : « L’espèce d’union sacrée qui était apparue dans la majorité après l’annonce du référendum commence à se fissurer. “Ils vont nous faire miroiter une renégociation de la dette, ne vont jamais la mettre en œuvre réellement et on aura sur les bras un nouveau mémorandum. Qu’aura-t-on gagné ?” , se demandait le responsable d’un petit parti situé à l’aile gauche de Syriza [Sans le citer, NDLR]. Si l’on affichait encore la solidarité, l’incompréhension face à la stratégie du gouvernement était tangible au sein de Syriza, mercredi. » Incompréhension, pour ne pas dire scepticisme, défiance ou désaccord.
En même temps, sur BFM TV, on diffuse un micro-trottoir dans les rues d’Athènes, contre le référendum, réclamant la démission du gouvernement de Tsipras. De son côté, sur Twitter, Jean-Michel Aphatie ne cesse de marteler que « le gouvernement mène le pays à sa ruine avec son projet de référendum. Quelle inconscience ! »
Illustration - Référendum grec, le bis repetita des médias
Déjà bien inspiré en janvier, le JT de France 2 n’est pas en reste. Lundi 29 juin, les images se voulaient anxiogènes. La majorité des Grecs « serait d’accord avec les créanciers » . Et de citer Nicolas Sarkozy appelant « à ne pas céder à ce gouvernement grec » , évoquant « l’irresponsabilité d’Alexis Tsipras » . Enfin, puisqu’il s’agit de faire peur, on indique que le non-remboursement de la dette « coûterait environ 600 euros par Français d’ici 2020 » . On enfonce encore le clou : la décision grecque pourrait avoir « un effet de contagion » . Entendez, la contagion, c’est pas bon. Le 30 juin, toujours au 20 heures, à quelques minutes du moment clé, c’est carrément la série « 24 heures chrono » ; le compte à rebours est lancé. On imagine une victoire du oui, avec soulagement, on perçoit dans le non « le scénario de la rupture » , un grand « saut dans l’inconnu » .

C’est curieux, mais ce concert médiatique (quasi unanime, ce n’est, par exemple, pas le cas du JT de TV5 monde) ressemble furieusement au traitement du référendum de 2005.


Photos : Aris Messinis/ AFP ; Olivier Gouallec/AFP ; Louisa Gouliamaki/AFP

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