L’acharnement antisémite de Vichy

Le classique de Paxton et Marrus reparaît dans une édition augmentée grâce aux archives accessibles aujourd’hui.

Olivier Doubre  • 21 octobre 2015 abonné·es
L’acharnement antisémite de Vichy
Vichy et les juifs , Michaël R. Marrus et Robert O. Paxton, traduit de l’anglais par Marguerite Delmotte, Calmann-Lévy, 608 p., 27 euros.
© AFP

Dans la préface à leur nouvelle édition enrichie de Vichy et les juifs, les historiens Michaël R. Marrus et Robert O. Paxton affirment : « Nous nous élevons contre l’idée qui se répand aujourd’hui que Vichy a essayé dès le début d’épargner les juifs anciennement établis en France. » Un démenti cinglant aux élucubrations d’Éric Zemmour et autres nostalgiques de la France la plus réactionnaire. Le tour de passe-passe de ces faussaires en histoire consistait à faire croire que, si 75 % des juifs de France avaient survécu au génocide durant la Seconde Guerre mondiale, c’était parce que les autorités dirigées par le maréchal Pétain leur avaient sacrifié les juifs étrangers, livrés aux nazis. La réédition de cet ouvrage, paru pour la première fois en France en 1981, tombe à point nommé pour contrer ces tentatives de réhabilitation du régime de Vichy à des fins de propagande pour l’extrême droite raciste d’aujourd’hui.

Dès le chapitre consacré aux « premières mesures » prises par « l’État français », le lecteur voit combien le nouveau régime s’acharne contre les juifs, alors que les Allemands en sont encore à défaire leurs cartons. Qualifié de « divine surprise » par Maurras, car le désastre de 1940 a signifié la fin de la République, le gouvernement de Vichy regroupe la plupart des tendances de l’extrême droite. Celle qui, des décennies durant, a vomi son antisémitisme, son racisme contre «  les métèques », sa haine de « la démocrassouille  ». Exclue du pouvoir tout au long de la IIIe République, elle se met d’emblée à l’ouvrage. Pétain obtient les pleins pouvoirs le 10 juillet 1940 ; commence dès les jours suivants une véritable « offensive d’ordre législatif contre les juifs résidant en France ». On le sait, « la plus spectaculaire » de ces mesures fut le statut des juifs du 3 octobre 1940, corrigé de la main même de Pétain dans le sens d’une plus grande persécution. Mais, bien avant, des lois sont « hâtivement » adoptées, où « s’entremêlent inextricablement » la xénophobie et l’antisémitisme : le 17 juillet, une loi réserve l’accès aux emplois dans l’administration aux citoyens de parents français, une autre autorise les ministres à révoquer sans motif les agents inconvenants, en particulier les partisans connus du Front populaire ; le 22, une commission est instituée pour réviser les naturalisations depuis 1927 ; le 10 août, une loi restreint l’accès aux professions médicales… Devenu un classique, cet ouvrage impressionne par la somme d’archives utilisées. Des historiens ont relevé plus de 150 nouvelles références dans cette édition – qui ne remettent pas en cause le principal acquis de la recherche : la politique antisémite de Vichy n’était aucunement due à des exigences allemandes. Pis, la législation du régime Pétain a « facilité » en France – lorsque les nazis en décidèrent à partir de 1942 – la mise en œuvre de la « solution finale à la question juive ».

Ainsi, quand les Allemands créent la zone occupée à l’été 1940, la Wehrmacht craint pour la sécurité de ses troupes. Aussi incroyable que cela puisse paraître, les juifs et autres réfugiés allemands en zone nord sont alors expulsés vers la zone libre. Tout comme les juifs alsaciens, et même 7 000 juifs de la Sarre et du pays de Bade ! Le régime pétainiste s’empresse alors de tous les interner dans différents camps, comme celui de Gurs, dans les Pyrénées, d’où réussira à s’échapper Hannah Arendt. Mais où « 1 200 prisonniers moururent de froid, de malnutrition, de tuberculose et d’autres maladies […], avant que les survivants ne soient finalement déportés à Auschwitz en 1942 ». Même s’il a, selon certains historiens, négligé le rôle des Français qui « ont apporté leur aide aux juifs persécutés en France » (la principale cause du sauvetage de 75 % d’entre eux), l’ouvrage fut néanmoins en « un événement » à sa sortie, comme l’a écrit Annette Wieviorka. Car le livre a défriché un domaine de recherche qui, comme le rappellent aujourd’hui les auteurs, était à « la marge des intérêts des historiens ». Les archives françaises étaient alors « accessibles en partie seulement, et par dérogation »  ; elles le sont aujourd’hui entièrement depuis la loi du 15 juillet 2008, « se joignant ainsi aux archives allemandes, italiennes, anglaises et américaines, déjà consultables ». Et les deux historiens de souligner : « Nous avons été émerveillés par l’efficacité, la rapidité et l’indifférence avec lesquelles nos demandes de dossiers autrefois ultra-secrets ont été satisfaites aux Archives nationales. »

Idées
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