Lutte contre la radicalisation en prison : un an d’incohérences ?

Inadaptée la politique de lutte contre la radicalisation en prison ? L’Observatoire international des prisons (OIP) dresse un bilan sombre de l’année qui vient de s’écouler.

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La création de cinq unités de regroupement pour isoler les détenus « radicalisés » des autres, a été annoncée par le premier ministre quelques jours après les attentats de janvier 2015 « sans réflexion sur le régime et la prise en charge au sein de ces unités, sans évaluation de l'expérience déjà initiée à Fresnes par le chef d'établissement. Sans précaution aucune sur les éventuels effets pervers et discriminants d'un tel dispositif », regrette l’OIP dans un communiqué du 4 février.

Depuis les attentats du 13 novembre, « précipitation, politique d'affichage, incohérence des annonces, mépris de la recherche et indifférence aux alertes de praticiens se sont encore renforcées ».

Selon l’OIP, toutes ces mesures alimentent un « climat de stigmatisation et d'amalgames dont pâtit l'ensemble des détenus de confession musulmane en prison. Avec, en outre, le risque de voir se développer des régimes de détention spécifiques non encadrés juridiquement ».

Rigoriste religieux ou extrémiste violent ?

Cette ONG de défense des droits de l’homme en milieu carcéral a participé aux travaux de la Commission consultative nationale des droits de l’homme sur la lutte contre le racisme, l’antisémitisme et la xénophobie. « En France, on ne sait pas encore faire la distinction entre un rigoriste religieux et un extrémiste violent. Il y a une grande confusion vis-à-vis des deux », alerte, dans son rapport, Mourad Benchellali, un ancien détenu de Guantanamo participant à des actions d’insertion et de lutte contre la radicalisation.

La radicalisation islamiste est devenue une préoccupation de l’administration pénitentiaire depuis les attentats de Madrid et Londres en 2004 et 2005. Mais l’approche est inadaptée souligne l’OIP en s’appuyant sur les travaux de Farhad Khosrokhavar, directeur d’études à l’EHESS. « Elle cible un profil relevant d’années antérieures où "la plupart des jihadistes affichaient un comportement ostentatoire identique à celui du fondamentalisme". Or, tel n’est plus le cas depuis plusieurs années. »

Aujourd’hui les radicaux ne porteraient plus la barbe et seraient souvent incultes sur le plan religieux. La radicalisation précédant l’islamisation. D’où des recherches visant à améliorer les méthodes de détection et les dispositifs de prises en charge. Mais les annonces des pouvoirs publics sont confuses, les professionnels impliqués se multiplient sans cohérence ni formation, ceci aboutissant à des « effets pervers » : des musulmans stigmatisés, une société qui voit « des radicaux partout ».

Le regroupement des radicalisés : une ineptie ?

L’OIP fustige notamment la volonté d’isoler en regroupant les radicalisés. Le risque étant de générer une « surenchère ». Ce que la plupart des spécialistes de la déradicalisation s’accordent à dire aujourd’hui alors que le gouvernement s’apprête à ouvrir deux centres de déradicalisation. Concernant la prise en charge, les recherches-actions seraient balbutiantes.

L’OIP renvoie vers le programme « Engagement citoyen » développé à Osny et Fleury-Mérogis qui ne vise pas à « produire de contre-discours religieux », car « ça ne marche pas ». Il fonctionne en trois phases : destigmatisation (création d’un lien de confiance), travail sur les représentations des radicalisés (du monde, de la société, des institutions), retour sur soi (place sociale, utilité de sa vie).

Des moyens pour quoi ?

L’OIP interroge enfin l’utilisation des moyens alloués à la lutte contre la radicalisation en prison : 

Dans le cadre du plan de lutte contre le terrorisme, l’administration pénitentiaire a bénéficié en 2015 d’une ouverture de 31 millions d’euros pour les dépenses hors masse salariale, et de la création de 381 emplois. Le dégagement de moyens supplémentaires se prolonge pour 2016, avec une ouverture complémentaire de 26 millions d’euros de crédits hors masse salariale et 172 emplois. Le nombre officiel de personnes détenues directement concernées est pourtant limité. Dans le cadre de l’examen du budget 2016, l’administration pénitentiaire a en effet indiqué que « 350 personnes détenues pour différents chefs d’infractions sont suivies au motif de leur radicalisation islamiste ».

Si l’OIP salue l’attention portée au manque d’activité en prison, elle se désole qu’il ait fallu attendre deux attentats pour s’y attaquer. Enfin, l’ONG rappelle qu’une « politique de lutte contre le radicalisme en milieu carcéral devrait aujourd’hui garantir des conditions dignes de détention, intégrer des mesures plus globales visant à assurer un programme d’activités individualisé pour l’ensemble des détenus et mettre à disposition des programmes de prise en charge pour l’ensemble des problématiques qu’ils peuvent connaître (désocialisation, addictions, violence, etc.). »


Photo: OIP

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