Loi El Khomri : Paroles de manifestants

« La goutte d’eau qui fait déborder le vase », une « bombe nucléaire sociale », la « reprise mot pour mot des revendications du Medef »… Dans les rues parisiennes, le 9 mars, les manifestants n’avaient pas de mots assez durs pour qualifier la réforme du droit du travail portée par le gouvernement. Témoignages.

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224 000 personnes ont défilé dans toute la France, le 9 mars, contre la réforme du droit du travail. À Paris, ils étaient entre 27 000 (selon la police) et 100 000 manifestants (selon les syndicats). Le long des avenues parisiennes, ils parlaient de colère, de désillusions, de la gauche et des élections. Politis a recueilli leurs témoignages.

Gisèle, syndiquée à la CGT : « Il faut que la lutte se développe. »

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« Je suis syndiquée à la CGT, et je veux vous dire que je ne suis pas du tout satisfaite de l’attitude de ma fédération. C’était quoi cette histoire de manifestation du 31 ? Que ce soit clair, soit on agit le 31, quand tout sera passé, soit on agit maintenant, on maintient la pression de manifestation en manifestation. Moi je manifeste aujourd’hui devant le Medef, puis j’irai à République. Demain je serai à la manifestation des retraités, parce que oui, j’en suis une. Et j’irai même manifester samedi, avec la CFDT et les autres, même si je ne suis pas syndiquer chez eux. Il faut que la lutte se développe. C’est comme ça qu’on les a fait reculer en 95 ! »

Claire et Héloïse, apprenties : « Exercer notre droit à l’opposition »

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Elles ont 25 ans. Toutes deux apprenties en formation d’animation socio-culturelle à la Mairie de Paris, Claire et Héloïse avaient voté à gauche du PS en 2012. « Si je suis ici, c’est pour tenter de faire entendre quelque chose, en tant que citoyenne », explique Héloïse. Claire renchérit : « Et pour exercer notre droit à l’opposition. Surtout en ce moment. Après l’état d’urgence, c’est vraiment la réforme de trop. Je me sens vraiment dans un pays gouverné par la droite. Mais il n’y a pas non plus de proposition de la gauche... » « On nous impose la rupture de nos droits, sans nous demander notre avis, s'agace Héloïse, Et si cette loi passe, elle sera où la protection des salariés ? » Et Claire d'enchaîner : « Et on nous dis que c’est comme ça que l'on va trouver du travail ! Le fait que cette initiative soit citoyenne, c’est important. Cela peut être la force de ce mouvement. » Pour Héloïse, manifester, « c’est un peu comme user du droit de vote » : « Comme on ne sait plus pour qui voter, eh bien on s’exprime ici. Pour les régionales, j’ai poussé mes proches à aller aux urnes. Mais, même moi, je n’ai voté que pour éviter le pire. Pas pour des idées, mais par dépit. »

Emma, 26 ans, salariée en CDD dans le secteur culturel : « Je suis venue ici pour protester contre la politique du gouvernement et l’ultralibéralisme ambiant. »

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« J'ai toujours voté à gauche. Aujourd’hui, je ne sais plus trop où me situer, je suis en recherche de valeurs. Pourtant, depuis l’investiture de François Hollande, je ne suis pas retournée dans la rue pour protester contre la politique du gouvernement. Mais là, c’est trop. Merde on a encore des acquis sociaux en France non ? »

Sarah, Andrieu et Nicolas, étudiants, proches LR/FN : « Oui cette manifestation est plutôt de gauche, mais on est contre cette loi donc on manifeste. »

Ils ont 19 et 20 ans, discutent tous les trois un peu en marge de la manifestation. Quand on leur demande pourquoi ils sont là, Andrieu immédiatement répond : « Nos parents se sont battus pour les 35h, nos grands-parents pour le droit du travail, on ne peut pas casser ça. » « Ce n’est pas comme ça qu’on va relancer l’économie, renchérit Sara, plus bavarde que les deux autres, J’ai 20 ans, et c’est ma première manifestation. À nos âges, on s’apprête à rentrer dans la vie active. On a fait des stages, on a mis un pied dans le monde du travail. Et on sait que c’est dur alors oui, ce projet de loi nous inquiète, parce qu’il représente une vraie régression des droits sociaux. » Quand on leur demande où ils se situent politiquement, ils se regardent. « FN », lâche Sarah, avant de se tourner vers les deux autres : « Ben quoi, j’ai pas honte ! Marine, c’est la seule qui ne ment pas, qui affirme clairement ce qu’elle veut. » Est-ce qu’ils ne se sentent pas un peu perdus dans une manifestation où les slogans de gauche fusent à tout instant ? « Ce n’est pas important, répond Andrieu. Que la loi soit de gauche ou de droite, elle est mauvaise. On est contre cette loi donc on manifeste, il faut qu’on se défende. »

Mélanie, syndiquée CGT : « Ce projet de loi, c’est la goutte d’eau qui fait déborder le vase. »

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« En 2012 ? J’ai voté blanc. Et rien ne me donne envie de voter différemment aux prochaines élections. Je ne me sens représentée par personne. Ce projet de loi, c’est une catastrophe, c’est la goutte d’eau qui fait déborder le vase. Mais ça ne me surprend pas de la part de ce gouvernement. Aujourd’hui, je suis venue manifester, parce que c’est tout ce qu’on peut faire, lutter. Il ne faut pas qu’on lâche le morceau. »

Youli, militante : « Ce mouvement, c’est la porte ouverte à la convergence des luttes »

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« Pour moi, l’état d’urgence est social. Cette loi, c’est une véritable bombe nucléaire sociale, l’anéantissement de 100 ans de luttes pour nos droits. C’est une attaque de plus du gouvernement. Depuis 2012, je ne vote plus. Je ne crois plus à l’élection politique. Pour moi, c’est élire nos « maîtres », participer à une mascarade démocratique. C’est quoi un acte citoyen ? c’est prendre soin des autres, et militer, manifester. Aujourd’hui, il y a quelque chose qui se passe. Moi j’étais aux manifestations de la COP 21, j’ai aussi défilé contre l’état d’urgence, et pour les droits de toutes les femmes. Mais c’est sûr que cette réforme du droit du travail rassemble beaucoup plus largement contre elle. Le travail, ça parle davantage aux gens j’imagine, ils se sentent plus concernés. Mais j’espère que ça entraînera un esprit de résistance plus large. Ce mouvement, c’est la porte ouverte à la convergence des luttes. »

Annie*, étudiante, militante du Mouvement des jeunes socialistes (MJS) : « On a atteint un point de non-retour »

« Je m’estime être une vraie socialiste contrairement à d’autres, comme Valls par exemple, monsieur 5%. La Loi El Khomri ? Je lui reproche beaucoup de choses, mais surtout le fait qu’elle vienne de Matignon, donc de monsieur 5%. La fracture a toujours existé entre le MJS et le PS. Elle était présente sur des questions économiques, aujourd’hui ça touche au droit du travail mais aussi à des questions comme la déchéance de nationalité. Je pense qu'aujourd'hui, on a atteint un point de non retour. Que ce parti va exploser dans les mois qui viennent. »

Bastian, étudiant : «Il faut réfléchir de façon plus globale à la question du travail, mobiliser toutes les formes de réflexion, et créer la discussion.»

« D’ordinaire, je n’aime pas trop manifester mais je voulais voir quelle lutte était possible, et quelle énergie il y aurait dans la rue. C’est aussi une façon de me positionner contre la politique actuelle. Ce n’est plus tenable, ni même logique. Si dans les esprits, la démocratie se résume au vote je pense qu’il serait intéressant de la questionner, et ce qui la caractérise. De mon côté, je ne céderai plus au chantage politique en votant pour que le FN ne passe pas. Je préfère m’abstenir.»


*Le prénom a été changé.

Photos : Chloé Dubois, Lena Bjurström / Politis

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