Brésil: « Une déstabilisation démocratique »

Dilma Rousseff, présidente du Brésil, est sous la menace d’une destitution par le Congrès, que le départ du PMDB (centre droit) du gouvernement risque de précipiter. Analyse du sociologue portugais Boaventura de Sousa Santos.

Boaventura de Sousa Santos  • 6 avril 2016
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Brésil: « Une déstabilisation démocratique »
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Alors que les jours à venir sont décisifs pour l’avenir du Brésil, s’amplifie le mouvement d’opposition à l’impeachment de la Présidente (Parti des travailleurs, PT), dénonçant une manœuvre attentatoire à la démocratie.

« Contrairement à l’opinion véhiculée par certains médias, comme Le Monde en France, il n’est pas exagéré de craindre un coup d’État parlementaire au Brésil. Il y a des précédents. Au Paraguay, en 2012, le Congrès a profité d’un voyage à l’étranger du président Fernando Lugo pour le démettre de sa charge. Au Brésil, il s’agit de l’usage fait de “l’impeachment”. Cette procédure, légale, permet de démettre un(e) président(e) qui aurait commis un “crime de responsabilité”. Le président Collor de Melo en a fait les frais en 1992. Or, la procédure actionnée par les opposants à Dilma Rousseff n’a rien à voir avec le “crime de responsabilité” : ils veulent l’appliquer pour sanctionner un “pédalage” financier, artifice de présentation des budgets 2014 et 2015 pourtant utilisé depuis toujours au Brésil, au niveau du gouvernement fédéral comme des États !

Collor était corrompu, dénoncé par son bras droit, et les gens étaient descendus dans la rue pour appuyer l’impeachment, tous partis confondus. C’est très différent aujourd’hui, la polarisation est sans précédent, il s’agit clairement d’une opération politique qui nécessitera l’artifice d’une initiative du Tribunal électoral, de facto sans légitimité. C’est pourquoi on voit monter une autre hypothèse, moins caricaturale mais tout aussi manipulatoire : la demande de démission de la cheffe de l’État. C’est la ligne de la très influente Folha de São Paulo, quotidien porte-voix de la bourgeoisie brésilienne internationalisée.

Le Brésil s’apprête donc à démettre une présidente en l’absence de toute suspicion de corruption, ce qui porterait au pouvoir le vice-président PMDB Michel Temer – ex-allié de Dilma, et qui a, lui, des démêlés avec la justice. Et à supposer qu’il soit aussi emporté par la procédure, le nouveau président serait… Eduardo Cunha, le très corrompu président de la Chambre des députés – ses comptes en Suisse sont notoires ! Cette altération de la normalité démocratique, de mon point de vue, peut conduire à une forme de coup d’État. Avec l’appui exceptionnel du système judiciaire du Brésil. J’étudie depuis plus de trente ans l’évolution de ces systèmes dans différents pays, et il est vrai que leur politisation est croissante. On parle de manipulation lorsque l’interventionnisme judiciaire devient très sélectif. Dans la gigantesque affaire du “Lava jato” [1], les élus impliqués, dans leur grande majorité, ne sont pas du PT. Néanmoins, tout l’activisme du juge Sérgio Moro, qui pilote l’opération, est orienté vers l’investigation de points de faible intérêt, mais qui visent l’ex-président Lula (PT), et avec l’appui des médias. Pensez-donc que ce juge a fait placer le téléphone de la Présidente sur écoute ! Quand la National Security Agency (NSA) états-unienne a fait de même – révélation de juillet 2015 –, ce fut le tollé généralisé !

Il ne s’agit pourtant pas que du désir de revanche d’une droite qui n’a pas digéré la réélection de Dilma Rousseff en 2014. Cette déstabilisation démocratique sert des intérêts très puissants qui visent des objectifs sans rapport avec la Présidente, mais que sa présence empêche d’atteindre : il s’agit ni plus ni moins d’aligner le pays sur la politique néolibérale des États-Unis. Le Brésil, avec la Russie, la Chine, l’Inde et l’Afrique du Sud – le groupe « Brics » –, a créé en 2014 la Nouvelle Banque de développement, qui se pose en alternative à la Banque mondiale et au Fonds monétaire international, contrôlés par les États-Unis. C’est une menace de premier ordre pour la suprématie internationale du dollar et donc de l’hégémonie états-unienne. Par ailleurs, le Brésil s’est opposé aux traités de libre-échange des Amériques puis au Partenariat trans-Pacifique voulus par Washington. Rappelons que Lula, à son arrivée au pouvoir en 2003, a entravé le vieux projet de privatisation de la compagnie pétrolière nationale Petrobrás.

La destitution de Dilma Rousseff serait une perte pour tous les démocrates dans le monde. Le gouvernement de ce grand pays a conquis l’admiration du monde entier en parvenant à instaurer une très importante redistribution des richesses, qui a sorti de la faim près de 40 millions de personnes. Lula est considéré comme le meilleur président du Brésil depuis le retour de la démocratie en 1985, il a fini son second mandat avec 80 % d’opinions favorables ! Et que Dilma Rousseff se retrouve aujourd’hui à lutter contre une tentative d’impeachment est une triste leçon qui alerte sur la fragilité de nos démocraties face à des groupes d’influence économiques.

Je n’insinue pourtant pas que seules des forces externes seraient à l’œuvre. Le PT a commis des erreurs graves. D’ailleurs, nombre de ceux qui défendent la démocratie dans la rue ne soutiennent pas la politique du gouvernement, bien au contraire, tels les sans-terre, les sans-toit ou les populations indigènes spoliées par les ravages de l’agro-industrie appuyée par le gouvernement. Le secteur financier n’a jamais autant gagné d’argent que sous Lula, sans voir ses impôts augmenter. Les gouvernements PT n’ont pas plus préparé la démocratisation et la diversification des médias, majoritairement acquis au monde des affaires. Et même si Dilma Rousseff a lutté plus qu’aucun autre contre la corruption, celle-ci n’a pas disparu, et le PT n’y a pas échappé. Pour toutes ces raisons, j’espère que la pression populaire parviendra à éviter l’impeachment, et que le débat démocratique se réglera lors de l’élection présidentielle de 2018. Personnellement, cela ne me pose aucun problème que le PT soit défait à cette occasion. »

Publié dans
Tribunes

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