Centre pour migrants à Paris : la dystopie d'Utopia 56

Sur le trottoir du boulevard Ney (Paris 18e), les bénévoles de l'association humanitaire bretonne sont dépassés face à la file d’attente qui s’étend devant le centre d’accueil.

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« Ce n’est pas normal que devant un centre humanitaire, des personnes dorment à la rue », lâche Hugo. Lui est bénévole auprès des migrants depuis plus d’un an mais « indépendant », précise-t-il. Il reconnaît cependant le mérite des membres d’Utopia 56. L’association bretonne est chargée, avec Emmaüs, de la gestion du centre, après avoir fait ses preuves sur le terrain en participant activement au campement de Grande-Synthe (59).

Ce jeudi matin, à 8 heures, ils sont sept bénévoles face à une file d’attente d’une cinquantaine de personnes. Seulement dix sont acceptées à l’intérieur. Derrière les barrières, certains s’énervent : « Hier, je suis arrivé jusque devant les portes ; ils ont dit qu’il n’y avait plus de place. Aujourd’hui j’ai dû recommencer depuis le début », crie un Afghan. « Sorry men, répètent les bénévoles. Pour aujourd’hui, ce n'est plus possible de dormir mais on va ouvrir l’accueil de jour. » Sami, adossé aux grilles explique qu’il a passé deux nuits dehors, en attendant de rentrer dans le centre pour demander l’asile. « J’aime la France, surtout la musique française », sourit-il en montrant sur son portable un clip de Maitre Gims.

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Un décalage entre les examens de situation et les arrivées quotidiennes

La mairie de Paris explique que cette file d’attente est due à la lenteur des procédures administratives. « Le centre est aujourd’hui fluide une fois que les migrants sont dans la zone d’hébergement où ils ne passent pas plus de 5 à 10 jours maximum. En revanche, le flux des entretiens administratifs n’est pas en totale adéquation avec le flux des arrivées de migrants à Paris. » Ils précise que la Préfecture mène en moyenne 50 entretiens six jours par semaine, mais environ 70 à 80 migrants arrivent quotidiennement en territoire parisien. Ce décalage explique l’apparition d’un campement sauvage sur l'avenue du Président-Wilson (Saint-Denis), à quelques centaines de mètres du centre, qui a été évacué le 16 décembre. La 30e opération à Paris en un an et demi.

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Un bilan positif mais à améliorer

Les autorités insistent : au premier mois d’ouverture, le bilan du centre est positif. « Presque 2 500 personnes sont passées par le centre, précise Bruno Morel, directeur d’Emmaüs Solidarité. 1 734 hommes célibataires ont été mis à l’abri dans la Halle, 529 mineurs isolés ont été sortis de la rue, de même que 156 femmes seules ou avec leur famille. » Les bénévoles ont, eux, une vision plus nuancée. « Bien sûr que le bilan est positif : des gens ont pu être mis à l’abri. Mais sur le terrain, on a des sentiments tellement mitigés qu’ils effacent le reste », témoigne Aurélie. La mairie précise que des ajustements sont en projets, notamment l’augmentation de places et des entretiens quotidiens, afin que l’administration interne soit plus rapide.

Ce centre est un magnifique projet, lance Yann, co-fondateur d’Utopia 56, en montrant la structure du doigt. La preuve, ça se passe très bien à l’intérieur. Mais là, ce qu’il y a devant les grilles, c’est juste indigne.

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« On ne nous écoute pas »

Dans la file le long des grilles, certains tentent de ruser pour gagner quelques places. Un problème pour les bénévoles, car, souvent, cela cause des tensions. Thomas, pins d’Utopia sur le torse, alpague une employée de la mairie. « Ils grugent, et on ne peut rien faire si l’on n’est pas témoin. Si ça dégénère, on peut juste essayer de calmer le jeu. » Un riverain, venu pour discuter et prendre des photos, propose une solution : attribuer à chacun une date de passage sur une carte avec une photo. « Je peux ramener mon ordinateur et mon appareil photo numérique et basta, on met ça en place dès demain. » « On a déjà proposé ça, lui explique Clem, une bénévole. Mais la mairie et Emmaüs ne sont pas d’accord. » Thomas s’énerve : « On est sensé faire de la cogestion avec Emmaüs, mais c’est pas ça du tout. Cogestion ça signifie peser le même poids et nous, on ne nous écoute clairement pas. Mais on ne peut pas partir, on est coincé le cul entre deux chaises… »

Un sentiment d’abandon

Ce qui se passe devant le centre semble ignoré par Emmaüs et la mairie. L’association Utopia 56 est laissée seule face à la file, qui parfois atteint jusque 200 personnes. Aurélie, venue de Bourges une semaine après l’ouverture du centre, paraît à bout. « À force d’être confrontée à tant de misère humaine, j’ai l’impression d’être devenue cynique, regrette-t-elle. J’ai perdu mes capacités à écouter les gens : lorsqu’ils viennent me voir, je sais d’avance que je ne peux rien faire pour leur problème. Et parfois, je n’ai plus la force de les écouter pendant 15 minutes, même si je sais que, pour eux, ces 15 minutes d’écoute peuvent être précieuses. » À côté d’elle, Thomas regarde les grilles où s’empilent les affaires et les couvertures trempées. « Ils disent que, grâce au centre, il n’y a plus de camps à Paris. Mais une file d’attente de 11 jours, tu appelles ça comment ? »

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