Gaspillage alimentaire : « La loi va dans le bon sens »

Jacques Bailet explique comment s’organise la collecte des Banques alimentaires auprès de la grande distribution.

Jean-Claude Renard  • 5 janvier 2017 abonné·es
Gaspillage alimentaire : « La loi va dans le bon sens »
© ANNE-CHRISTINE POUJOULAT/AFP

Créées en 1984, recueillant les dons et tous les produits invendus et consommables, les Banques alimentaires sont au cœur de la lutte contre le gaspillage alimentaire. Dans l’année, cela fait un total de près de 105 000 tonnes, équivalant à 200 millions de repas. Les grandes surfaces représentent plus de 35 % de ce tonnage. La ramasse se fait sur 1 800 magasins, avec plus de cent implantations sur l’ensemble du territoire et une flotte de 450 camions, dont 250 véhicules frigorifiques. ­Premier réseau d’accompagnement alimentaire français, la fédération fournit chaque jour des denrées à plus de 5 000 associations.

Comment s’organise la ramasse auprès de la grande distribution ?

Jacques Bailet : À côté de la grande collecte annuelle dans les magasins, fin novembre, la ramasse s’opère auprès des industriels, des agriculteurs et des grandes surfaces toute l’année. Des camions tournent tous les matins. On ramasse plusieurs types de produits. Des fruits et des légumes abîmés, défraîchis, moins commercialisables. Par exemple, une grande surface ne peut pas reconditionner un sachet de clémentines dont l’une serait abîmée. Mais nous, on peut ouvrir le filet et trier les ­clémentines. Ce sont aussi parfois des fruits et légumes en excédent, parce que le magasin en a commandé trop.

Autres produits ramassés : ceux comportant une date limite de consommation (DLC) courte. Pour une grande surface, vendre un produit frais dont la DLC est presque échue, c’est trop de risques. De fait, le plus souvent, on récupère ces barquettes un ou deux jours avant, suivant la politique du magasin. Les produits aux dates de durabilité minimum (DDM), qu’on appelait auparavant « à consommer de préférence » avant telle date, sont également ramassés. Il s’agit, par exemple, de pain tranché ou de brioche qui auraient perdu de leur texture ou de leur onctuosité. Le consommateur se dirige toujours vers la date la plus éloignée. Entre le 15 et le 30 janvier, il n’hésite pas. Les magasins évitent donc de se retrouver le 12 janvier avec uniquement des pains dont la date est fixée au 15. Enfin, on récupère également les produits très saisonniers, comme les œufs de Pâques.

Du côté des industriels, ce sont notamment des produits qui ont eu un problème ­d’étiquetage, quand, par exemple, un yaourt est ­étiqueté ­noisette et chocolat alors qu’il n’y a pas de noisette. Ce sont parfois de légers défauts de fabrication, qui sont invisibles pour le consommateur mais qui ne correspondent pas au cahier des charges. C’est le cas d’une tablette de chocolat qui ferait dix centimètres au lieu de neuf. Chez les producteurs, on récupère tous les excédents, souvent liés aux aléas des saisons.

Quelles sont les difficultés logistiques ?

Nous avons 5 800 bénévoles pour gérer les banques alimentaires. Les produits sont ramassés et collectés gratuitement, et redistribués aux associations partenaires, locales et nationales, comme les Restos du cœur, le Secours catholique, Emmaüs, l’Armée du salut ou la Croix-Rouge, et aux centres communaux d’action sociale. Si on a multiplié les entrepôts, cela s’est fait progressivement, de la même manière que le tonnage augmente de 2 à 3 % par an. On s’adapte donc, avec le soutien de l’Europe – suivant le programme d’aide aux plus démunis –, de l’État et des collectivités territoriales.

Que change la loi Garot sur le terrain ?

Entre 2013 et 2016, chaque année, la grande distribution a augmenté ses dons d’environ 10 %. Mais un certain nombre de grandes surfaces ne donnaient pas encore. Avec la loi, ce n’est plus possible. Elles ne peuvent plus jeter leurs invendus, elles doivent les donner. Cela accroît le périmètre des hypermarchés où l’on peut ramasser, avec plus de diversité de ­produits. On va dans le bon sens. D’autre part, la loi visant toutes les grandes surfaces au-dessus de 400 m2 (ce qui est relativement petit), cela complique un peu la logistique : en effet, c’est plus facile de ramasser deux cents kilos dans un hyper de plus de 5 000 m2 que quinze kilos dans une supérette. Cela nécessite aussi plus de chauffeurs, plus de camions et implique des parcours plus longs.

Cette loi est-elle satisfaisante ?

Oui, parce qu’elle agrandit le potentiel de ramasse et étend la possibilité d’obtenir des produits qui nous manquaient, comme les protéines ou le laitage. Par ailleurs, elle simplifie le cadre contractuel entre les industriels et les grandes enseignes pour les produits fabriqués sous marque de distributeur. C’est-à-dire que, si un industriel fabrique ses yaourts pour lui-même et pour la marque Carrefour, avec le logo Carrefour, jusque-là, pour l’industriel, c’était très compliqué, en cas de défaut de fabrication ou d’étiquetage, de faire un don. Ces produits étaient alors jetés. Maintenant, la loi nous y donne accès [^1].

Comment peut-on étendre la lutte contre le gaspillage aux cantines scolaires et aux hôpitaux ?

On travaille déjà avec les cantines scolaires ou avec la restauration collective, quand elle est dotée de cuisines centrales comme la Sodexo. De leur côté, naturellement, leur but n’est clairement pas de faire du gaspillage. Néanmoins, on essaye d’être au plus près des centres de production.

[^1] Chaque année, ce sont 4 000 tonnes de produits laitiers sous marque de distributeur, c’est-à-dire plus de 30 millions de pots de yaourt, détruits.

Jacques Bailet Président de la Fédération française des Banques alimentaires.

Société
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