« Gimme Danger », de Jim Jarmusch : Puissance brute

Dans Gimme Danger, Jim Jarmusch retrace, avec Iggy Pop, l’épopée d’un des plus grands groupes de rock : les Stooges.

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Qu’y a-t-il de commun entre Paterson, le personnage (de fiction) du film éponyme [1], taiseux et poète, inscrivant sa vie dans une douce et banale quotidienneté, et Iggy Pop, leader des Stooges, dont Gimme Danger retrace l’histoire ? Quelque chose d’irréductible et de résolu : le feu d’un langage, par les mots pour le premier, par la musique (celle de la voix, des mots et du corps) pour le second. Ce qui est délectable chez Jim Jarmusch, c’est que son approche de telles singularités, qui pourrait induire un romantisme hagiographique si fréquent par ailleurs, s’accompagne toujours d’un humour témoignant de sa fraternité – le contraire d’une distance ironique.

C’est exactement le cas dans Gimme Danger. Jim Jarmusch filme Iggy Pop, posément assis, retraçant avec force anecdotes la foudroyante épopée des Stooges. Puisant largement dans les archives, films et photos, le cinéaste prend plaisir à souligner les propos du chanteur par de petits gags visuels ou sonores, parfois un peu potaches, synchrones avec la drôlerie dont ne manque pas de faire preuve Iggy dans son récit. D’où l’absence de mythologie, dont l’« esprit rock » est pourtant si friand, prompt à ériger les leaders de groupes en héros, restituant des légendes plus que des faits authentiques. Il y a une humilité chez Iggy Pop qui apparaît ici, une simplicité dans sa parole. Sans doute a-t-il conscience qu’il est inutile d’en rajouter : l’histoire des Stooges est en soi suffisamment exceptionnelle.

D’abord par sa dimension pionnière et explosive. Originaires d’Ann Arbor (Michigan), un des hauts lieux de la contre-culture dans les années 1960 et 1970, les futurs membres fondateurs des Stooges – Dave Alexander (basse), les frères Ron (guitare) et Scott (batterie) Asheton, et James Osterberg, alias Iggy (chant) – partagent certains points communs, dont ceux d’avoir été virés du lycée et de porter des cheveux longs. La consommation de produits illicites sans modération pourrait en être un autre si Ron Asheton ne refusait pas l’héroïne. Musiciens approximatifs au départ – Iggy, batteur dans son adolescence, en a eu marre « de voir des culs devant lui » et est donc passé au chant –, ils fondent le groupe en 1967 et forgent rapidement un son et un style d’une singularité totale.

Bien sûr, il y a les extravagances notoires d’Iggy sur scène, qui n’occultent pas l’incroyable plasticité de son corps et ses danses chamaniques. Les Stooges déploient également une musique massive, où se mêlent le psychédélisme, les rythmes du blues, les stridences du free-jazz. Iggy Pop dit dans le film qu’avec les Asheton ils avaient « trouvé l’homme primitif ». Autant dire le Graal. Gimme Danger montre l’énorme influence qu’ils ont exercée sur quantité de groupes, des Ramones et des Sex Pistols jusqu’à Kyuss en passant par Sonic Youth ou Guns N’ Roses.

Bien que (ou parce que) considérables, les Stooges ne se sont pas tracé une route commerciale idéale. Aux antipodes de la vague hippie alors en vogue (Iggy Pop est irrésistible quand il raille « Marrakesh Express » de Crosby, Stills and Nash), les Stooges ont été débarqués des maisons de disques faute de succès – outre le fait que la violence accompagnait chacun de leurs concerts avant qu’ils ne décident de se séparer, en 1974.

Dès lors, on n’est pas surpris d’apprendre que la reformation des Stooges, en 2003, s’est faite sur une impulsion, à la suite du film de Todd Haynes, Velvet Goldmine, dont l’un des protagonistes ressemble à Pop. L’envie de rejouer ensemble a été la motivation la plus forte. Les Stooges sont un vrai groupe, pas une collection d’ego – et c’est à juste titre que Jim Jarmusch souligne ne pas avoir fait un film sur Iggy Pop seul. Reste que celui-ci est aujourd’hui l’unique survivant de l’aventure initiale. Et l’« Iguane » est dans une forme éclatante. Comme son dernier album [2], Gimme Danger en est une preuve réjouissante.

[1] Voir Politis n° 1433, du 22 déc. 2016.

[2] Post Pop Depression, Caroline Records.

Gimme Danger, Jim Jarmusch, 1 h 48.


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