Christiane Taubira : Un plaidoyer humaniste

Christiane Taubira enjoint à la gauche de renouer avec sa mission dans un essai politique et littéraire qui reste trop incantatoire.

Michel Soudais  • 1 mars 2017 abonné·es
Christiane Taubira : Un plaidoyer humaniste
© Photo : MUSTAFA YALCIN/ANADOLU AGENCY/AFP

C’est un petit livre, mais il embrasse large. En six chapitres, Christiane Taubira s’indigne des multiples désordres de notre planète, des démissions et redditions de la gauche, qu’elle appelle à renouer avec son identité politique : « Refaire de la justice sociale la colonne vertébrale des politiques publiques ; ressaisir la question démocratique ; penser la culture ; retisser des liens de solidarité avec les travailleurs, les déshérités, les femmes opprimées, les enfants exploités, les croyants et les incroyants persécutés… » Citoyenne de la Terre, l’ancienne ministre y plaide contre la prolifération des « murs » et non pour « un monde sans frontières, sans règles, sans différences, sans identités ».

Son essai est toutefois plus littéraire que politique, tant l’auteure, qui fait sien un propos d’Eschyle, « la parole apaise la colère », calme la sienne par de longues digressions métaphoriques ou mythiques, une floraison éclectique de références culturelles, y incorporant des citations poétiques, parfois en langue anglaise, plus rarement en espagnol. Ce style, que l’on peut juger brillant ou pédant, n’offre pas une entrée en matière aisée. Les premières pages abusent de ces procédés rhétoriques pour dresser le tableau d’un monde de guerres et de fracas.

Les développements qui suivent sur l’abus du mot « crise », ce substantif magique dont la seule évocation tait toutes les causes de l’instabilité économique et justifie les sacrifices demandés au plus grand nombre, ou le « recul sur les mots » qui préfigure la « démission, sinon [la] reddition [de la gauche], sur les choses elles-mêmes », ont une réelle pertinence. Ainsi en est-il de son plaidoyer en faveur de la laïcité, qui « est d’abord principe de concorde », ou de sa charge contre le Front national. « Un parti » qui, « de honte peut-être », évite de se réclamer de sa filiation (Boulanger, Barrès, Drieu La Rochelle, Brasillach…) mais pratique « le cambriolage d’idées dans le camp du progrès des luttes sociales ». Un FN qu’elle appelle à combattre en agissant « sur les causes qui permettent son essor opportuniste ».

Si l’on reconnaît volontiers à l’ancienne garde des Sceaux un talent certain pour l’indignation ou le diagnostic des défaites culturelles de la gauche, il est regrettable qu’elle ne désigne jamais aucun responsable, englobant son lecteur dans un « nous la Gauche » qui pourrait faire croire que celui-ci porte la même responsabilité qu’un François Hollande ou un Manuel Valls, pour ne citer qu’eux. Or, à l’approche d’échéances politiques majeures, l’établissement des responsabilités fait partie intégrante du nécessaire débat démocratique. Ce refus délibéré est d’autant plus dommageable que « nous savons, nous, écrit-elle, que tout ce qui survient et nous submerge et nous déroute est acte d’hommes, sans divination ni fatalité ».

Nous habitons la Terre, Christiane Taubira, éd. Philippe Rey, 160 p., 9 euros.

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