Violences policières : la parole aux victimes

Depuis la mort d’Adama Traoré et l’agression de Théo lors d'un contrôle d'identité, l’indignation contre les violences policières se fait entendre. Un collectif citoyen recense ces histoires devenues ordinaires.

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Porter la voix des victimes de violences policières n’est toujours pas facile à assumer. Depuis décembre 2016, le collectif citoyen Speakup s’est lancé un défi aussi ambitieux que nécessaire : récolter des témoignages, les retranscrire et les incarner. Isaac Paul, coordinateur du projet, a tenu à travailler avec un graphiste, Benjamin Petiet, et un photographe, Choukhri Dje, pour accompagner chaque récit d’un portrait et d’un visuel sur les réseaux sociaux. Leur but : publier une histoire par jour jusqu’à la Marche pour la justice et la dignité du 19 mars.

« La mort d’Adama Traoré a déclenché une prise de conscience car j’ai réalisé que pour la plupart des gens, victimes ou non, les violences policières étaient devenues ordinaires. J’ai grandi à Vitry-sur-Seine (Val-de-Marne), et nous avons tous vécu ou entendu des histoires de contrôles d’identité qui ont mal tourné », raconte Isaac Paul.

Il recueille un premier témoignage, puis un deuxième et le bouche-à-oreille fait le reste. Chaque fois, il prend le temps d’écouter l’histoire, et encourage la personne à raconter chaque détails pour ne pas banaliser ces violences. « Une fois, j’ai arrêté l’entretien car au détour d’une phrase la personne me dit : “Ils nous frappent un peu : bon ça c'est normal !”. Non, ce n’est pas normal !, s'indigne Isaac. Beaucoup racontent leurs souvenirs en riant aussi car des scènes pareilles, ils en ont vécu des dizaines parfois. »

Ils font le choix de la parole brute pour ne pas édulcorer la brutalité des faits et des récits. D’abords ceux des victimes des violences policières qui en parlent peu, qui ne portent pas plainte. Mais aussi tous ceux qui en sont témoins comme la famille, les passants, les avocats, les policiers ou cette femme travaillant dans le domaine médical.

Je suis intervenue dans le cadre de mon métier, sur une intervention dans une gare, où nous partons pour un malaise. Nous retrouvons une victime qui est en arrêt cardiorespiratoire. Les témoins nous signalent une interpellation très musclée de la part des policiers, bien sûr minimisée par ceux-ci qui expliquent que "non, non, non !" ils ne l'ont pas plaqué au sol. Nous on l'a retrouvé avec des marques sur le visage, qui prouvent bien qu'il y a quand même eu en tout cas des coups et de la violence quoi qu’il en soit. […] Mais on sait très bien, bah voilà on est obligés de se taire et on peut pas... on peut pas... on peut pas parler. Voilà, on est bloqué dans le secret médical et on n’a pas de solution. On a l'impression de cautionner, de cautionner cette violence de par le cadre de notre métier.

Un travail de fond pour montrer qu'il existe différentes étapes entre le contrôle au faciès qui « dérape » et la mort. Le racisme est au cœur de certains témoignages. Cette jeune étudiante raconte sa première expérience face à des contrôleurs dans le métro, qui voulaient faire un peu trop de zèle en appelant les policiers : « J'avais 20 ans, pour moi c’est vraiment un acte raciste dans le sens où jamais une jeune femme, une jeune femme de 20 ans, blanche, habillée en tailleur qui va au travail, jamais la police ne s’est comportée comme ça. »

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Certaines personnes se battant depuis des années pour faire éclater la vérité livrent également leur version des faits. La sœur de Lamine Dieng raconte la mort du jeune homme en 2007, sur le sol du fourgon de police. Arrêté lors d’un contrôle en pleine nuit, Lamine Dieng est alors immobilisé par cinq fonctionnaires, face contre terre, les pieds maintenus par une sangle de contention et son bras droit passé par-dessus son épaule et menotté à son bras gauche dans le dos.

Ça a duré trente minutes. Trente minutes au cours desquelles Lamine n'a jamais été en position verticale. [...] Sous la pression des policiers agenouillés sur le corps, notamment celui qui était sur la tête, le cerveau a manqué d'oxygène. Et en manquant d’oxygène, il a commencé à gonfler dans sa boîte crânienne et il a tellement gonflé qu'il ne pouvait plus tenir dans la boîte crânienne, et il a commencé à sortir, donc par la seule issue possible, qui est donc le cou. Donc, voilà, mon frère n'avait aucune chance de survie en fait.

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