Un vote de principe

Nous savons que, dimanche soir, un des deux personnages deviendra président de la République, et que ne pas choisir, c’est quand même choisir.

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Nous voilà à quelques jours d’un vote capital. Un vote dont nous n’avons choisi, nous autres femmes et hommes de gauche, ni les médiocres protagonistes ni le cadre institutionnel. Pour autant, doit-on se réfugier dans une dédaigneuse neutralité ? Si les arguments qui vont dans le sens de l’abstention ou du vote blanc sont tout à fait audibles, ils ne sont pas les miens. Et je vais évidemment dire pourquoi. Mais il faut rappeler, avant toute chose, que le 7 mai ne marquera pas la fin de l’histoire (on le croirait à entendre la violence de certains arguments). Évitons donc, de grâce, de nous déchirer sur un sujet qui sera obsolète dans trois jours. Et n’oublions pas que tous ceux qui, à gauche, croisent le fer sur cette question vont devoir se retrouver le lendemain pour mener des combats communs. À commencer par ces législatives, qui peuvent rebattre les cartes.

Dire cela n’est pas minimiser l’enjeu du vote de dimanche. C’est éviter des débordements d’affect aussi inutiles que douloureux. Disons donc les choses simplement : oui, dimanche, je voterai Macron à ce second tour de la présidentielle. Et je le ferai « froidement ». Sans contorsions tacticiennes. Tout simplement parce que c’est la seule façon d’empêcher Marine Le Pen d’accéder au pouvoir. Et parce que cet impératif l’emporte à mes yeux sur toute autre considération. Pas une seconde dans cette affaire je ne me demanderai « qui est Macron », ni ce qu’il a fait ou ce qu’il fera. Il est, en la circonstance, comme transparent. Je connais son programme, puisqu’il l’a déjà en partie mis en œuvre avec la loi El Khomri. Je n’ignore pas son projet de démanteler le code du travail. Politis a déjà maintes fois analysé sa conception d’une société précarisée et « ubérisée », en dénonçant son arnaque faussement philosophique du « droit réel » et du « droit formel ». Mais je ne lui demande rien !

Nous avons eu contre lui nos combats d’hier et nous aurons ceux de demain. Aujourd’hui, l’enjeu est d’une autre nature. Il faut en rappeler l’importance. Je n’ai tout simplement pas envie de voir le Front national à la tête de la police et de l’armée. Je n’ai pas envie de voir des anciens du GUD s’installer au ministère de l’Intérieur. Des groupes parallèles se livrer à des « ratonnades » en toute impunité. Je suis effrayé à l’idée que ce mouvement proto-fasciste, xénophobe, ennemi de la culture, partisan de la régression des mœurs, s’empare des rênes de l’État. Pas question par conséquent d’entrer dans le débat sur l’euro, dans lequel il serait loisible de pointer les revirements d’un parti qui avance masqué.

En cet instant, c’est uniquement de liberté et de démocratie qu’il convient de parler. Cela suffit, selon moi, pour écarter tous les arguments de type « bonnet blanc et blanc bonnet », ou « peste et choléra ». Et il n’y a pas de « ni-ni » qui vaille puisque nous savons que, dimanche soir, un des deux personnages deviendra président de la République, et que ne pas choisir, c’est quand même choisir. Le déni n’effacera pas la réalité. Absurdité révoltante de cette institution présidentielle arrivée au bout de son histoire !

On dit aussi que voter Macron, c’est prendre le risque de faire prospérer le vote Le Pen demain. Et c’est vrai. Voilà bien qui pourrait rendre douloureux et contradictoire l’acte civique de dimanche. Macron incarne la continuité du quinquennat qui s’achève. Il se propose d’en aggraver la politique antisociale. Il s’inscrit dans la lignée de ceux qui ont fait bondir en quinze ans le Front national de près de trois millions de voix. Les uns (Sarkozy), en dérivant idéologiquement vers des thèmes identitaires ; les autres (Valls), en insultant la démocratie parlementaire ; les uns et les autres en muselant toute alternative. Souvenons-nous du référendum de 2005 ! La philosophe américaine Nancy Fraser résume parfaitement cette fausse opposition : « Loin d’être l’antidote au fascisme, le néolibéralisme est son complice et partenaire criminel » [1]. Voilà pourquoi l’expression « faire barrage à Le Pen » n’est pas la meilleure. Il s’agit d’éviter le pire. Il s’agit, comme le dit encore Nancy Fraser, de se donner du temps pour « réorienter la colère et les souffrances des dépossédés au profit d’une profonde restructuration sociétale et d’une révolution “politique” démocratique ». Pour cela, il est préférable que l’on n’embastille pas les syndicalistes et que l’on ne tire pas sur les manifestations.

On m’objectera que les socialistes au pouvoir n’ont pas été innocents de certains crimes. Nous n’avons pas oublié la mort de Rémi Fraisse sur le site de Sivens. Mais ne soyons pas victimes de notre propre rhétorique : le 49-3 et le canon à eau sont détestables, mais ne faisons pas l’expérience du pire. Au fond, tout notre débat se résume à l’évaluation que l’on fait du Front national. Ne soyons pas les dupes du « relookage ». Pensons aux immigrés et à tous ceux qui sont en situation de fragilité. Ne négligeons pas les risques de dramatisation de l’histoire. Un attentat jihadiste peut être demain notre incendie du Reichstag. Mu, sans doute par un vague pressentiment, je suis allé voir dimanche au théâtre Le Monde d’hier, de Stefan Zweig, adapté par Laurent Seksik. On y entend la montée sourde et insidieuse du fascisme dans la Vienne des années 1930. On y perçoit l’insouciance. On y voit l’encerclement des consciences. La comparaison avec la France d’aujourd’hui est évidemment abusive. En attendant, nous autres, on commencerait par Viktor Orban.

[1] Cf. L’Âge de la régression, p. 66, ouvrage collectif d’une brûlante actualité, publié par les éditions Premier Parallèle.

Pour rappel :

Nous avons publié un numéro de Politis le 16 février avec ce titre sans appel : Pourquoi le FN n’est pas républicain.


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